L’histoire du « collectif des mamans »- Épisode 5/9 : « Que le spectacle commence ! »

L’histoire du « collectif des mamans »- Épisode 5/9 : « Que le spectacle commence ! »

Récit de bataille

Le champ de bataille c’est le coeur des gens

Épisode 5/9 : « Que le spectacle commence ! »

Par Pierre Chopinaud

 

 

(Précédemment…)

La dernière fois, un de ces importants personnages, devant l’intransigeance des meneuses du collectif des mamans qui exigeaient l’inscription immédiate d’une enfant à l’école, est sorti de la salle en pleurant d’impuissance :  “comment vous pouvez nous faire ça ? Comment vous pouvez faire ça à Monsieur le maire qui est quelqu’un de si bon ?” Le “ça” en question c’était simplement le pouvoir de faire respecter le droit à l’école d’un enfant rom et imposer que sa vie a la même valeur que la vie des enfants de l’importante dame qui pleure. La peur avait changé de camp. 

“ la fondation : c’est tout ce travail souterrain et invisible qui est le préalable au développement d’une  organisation politique radicale.”

C’était maintenant le début du printemps, il y avait six mois que Alisa, Mirela, Lucile et Emmanuelle  avaient semé les premières graines de l’aventure du collectif des mamans et déjà les premières fleurs sous le soleil s’étaient ouvertes, les premières petites victoires, les premières joies, les premiers sourires revenus sur le visage des enfants et de leurs mamans. Mais ce qui avait eu lieu durant ces six mois était resté dans l’ombre. Les douze mamans qui formaient le collectif avaient été transformées en femmes d’action par la parole de deux d’entres elles, Alisa et Mirela, qui avaient assumé le rôle de meneuse, c’est-à-dire la responsabilité de rendre les autres capables de s’engager à la poursuite d’un objectif commun.

Par le verbe, elles avaient dans le coeur de ces femmes remplacé la peur par le courage. Chacune était devenue une soldate, une militante déterminée à se battre en raison de la valeur qu’elle accorde à la vie de ses enfants. Avec Alisa et Mirela, Lucile et Emmanuelle formaient l’équipe meneuse : la locomotive qui entraînait chaque wagon du collectif dans l’action, en  lui donnant son sens : c’est-à-dire à la fois sa direction stratégique, et sa signification (son motif et sa justification). L’équipe meneuse avait donc conçu le plan de bataille, la voie par laquelle elles allaient toutes ensemble passer  pour atteindre leur destination.. Elles avaient donc conçu le grand mouvement du drame qu’elles allaient jouer, elles avaient campé les personnages, les petites bergères assoiffées de justice qu’elles étaient, comme David, et le méchant Goliath, le recteur d’Académie, elles avaient même déjà obtenues des petites victoires, comme pour aiguiser leurs armes, mais tout cela était encore resté secret : le film dont elles étaient les héroïnes n’avait aux yeux du grand public pas encore commencé.  

Durant ces six mois, ce à quoi l’équipe meneuse avait oeuvré avec succès c’est à ce que l’on appelle dans l’organisation politique radicale la fondation : c’est tout ce travail souterrain et invisible qui engage tant la tête (concevoir la stratégie, le plan de bataille) que le coeur (recruter, unir, encourager) ainsi que la main (entraîner, forger ses armes) qui est le préalable indispensable au déclenchement d’une campagne stratégique au cours de laquelle va se développer et grandir une organisation de pouvoir. C’est le temps de la grossesse, si je puis dire, de la maturation in utero, sans quoi au grand jour ne sortirait qu’un avorton sans puissance, un feu de paille, ou un coup d’épée dans l’eau. 

Désormais il était temps d’entrer en scène, dans la lumière, de lever le rideau. 

“Roxana vit le portrait du maire, elle rougit de son audace, et avec un mélange de honte et de fierté, elle demanda à son avocate “c’est vraiment contre lui qu’on a gagné ?  David avait vaincu Goliath.”

Mais avant cela permettez moi de revenir  une dernière fois sur moment de lumière émotionnelle  qui a ébloui durant ces six mois  notre travail de fondation car si je ne le fais pas maintenant il restera à jamais dans l’ombre. C’est un moment simple : mais la pure joie qui s’y exprime est précisément la manifestation du sens dont je vous parlais plus haut, qui indique à la fois la direction et le motif, mais aussi et surtout qui donne, en dépit du contexte d’incertitude qui caractérise toute action politique, la confiance, proche de la certitude, c’est–à-dire la foi, que la victoire est au bout.  

Lors de la dernière phase de la fondation, la collectif des mamans avait déclenché une première tactique qui avait consisté en une campagne de testing dont le but était de constituer les preuves qui allaient servir lors de la première grande action publique de lancement que je vais bientôt vous raconter. Et un des résultats  de cette première tactique fut le renaissance du courage et la fierté, de la dignité sur le visage d’une des mamans militantes en particulier : qui s’appelle Roxana. Précisément au moment où elle entrait dans une mairie communiste de Seine-Saint-Denis  au côté de son avocate, maître Anina Ciuciu. Durant neuf  neuf mois Roxana avait été empêché l d’inscrire sa petite fille de cinq ans à l’école de la ville  par l’administration. Tous les services s’étaient coalisés pour la piéger, depuis l’employée du guichet jusqu’à l’élu en charge de l’école. Elle avait tout essayé. Rien n’avait marché : neuf mois durant, elle était désespérée. Elle n’avait pas eu le pouvoir simple d’inscrire sa petit fille de cinq ans à l’école. Elle était humiliée. Toute la bureaucratie municipale l’en avait empêchée parce qu’elle et sa fille habitait dans un bidonville que le maire et son équipe avait décidé, par toute la force de leur pouvoir, de faire disparaître. Mais ce jour-là, neuf mois après : Roxana entrait dans la mairie comme si elle en était propriétaire, elle était même gênée que les employés lui ouvre les portes les unes après les autres avec tant d’obséquiosité, jusqu’à la porte de l’élu à l’éducation qui l’avait durant neuf mois humiliée. La consigne avait été donnée par le maire lui-même de recevoir Roxana avec le plus grand respect et de lui remettre le papier qu’elle était venue chercher : l’inscription à l’école de sa fille. Le juge l’avait ordonné. Le maire avait été condamné à payer et afin d’ éviter la campagne de honte publique que le collectif des mamans faisait peser sur sa tête comme une épée de Damoclés il s’était décidé d’éxécuter prestement ce que Roxana éxigeait. En effet quelle mauvaise publicité pour une personnalité d’extrême-gauche antiraciste d’être montré en flagrant délit de discrimination raciale. Lorsque Roxana, dans le bureau de l’élu vit le cadre accroché au mur d’un portrait du mairie, elle rougit de son audace, et avec un mélange de honte et de fierté, elle demanda à son avocate : “c’est vraiment contre lui qu’on a gagné ? David avait vaincu Goliath. 

“Cette première scène avait tout d’une exposition : il s’agissait pour le collectif des mamans d’exposer le drame qu’elles allaient jouer durant un an, ses personnages, les héroïnes, le méchant, et donner une idée de l’issue désirable”

Mais revenons maintenant à notre levée de rideau :  le temps de la fondation était achevé : l’organisation était enracinée profondément dans le coeur, la tête et les mains des femmes qui la constituaient. Il était tant maintenant que le spectacle commence !

Cette première scène avait tout d’une exposition : il s’agissait pour le collectif des mamans d’exposer le drame qu’elles allaient jouer durant un an, ses personnages, les héroïnes, le méchant, et donner une idée de l’issue désirable. Le drame c’était que Alisa, Mirela, Ana Maria, Roxana et les autres rencontraient une injustice effroyable au moment d’inscrire comme toute maman leur petite fille ou leur petit garçon à l’école, elles rencontraient un refus discriminatoire parce qu’elles habitaient dans un bidonville, et qu’elles étaient perçues comme des femmes roms. Les personnages, les héroïnes, c’était elles : c’était à elles que lors de la grande première les spectateurs seraient conduits  à s’identifier par l’émotion. Le méchant, l’infâme coupable de cette faute ignoble, le méchant, le détestable, le puissant, serait le recteur de l’Académie, et dans cette histoire, au second plan, il aurait des lieutenants, tout aussi haïssables : les maires du département. L’issue souhaitable serait que les héroïnes de l’histoire par le courage et leur engagement dans l’action, scène après scène, rendent le prix de leur faute si méchant au puissant, tant financièrement que politiquement qu’il serait forcé, pour ne plus avoir à payer, de mettre fin à la discrimination : car ceci était en son pouvoir, et ne dépendait que de sa décision. Mais comme dans toutes les bonnes histoires, on ne peut jamais être certain de l’issue dés le commencement. 

Alisa et Mirela, les deux mamans meneuses ont alors réuni plusieurs fois l’ensemble des membres du collectif pour imaginer ensemble cette première scène : ça serait quoi cette première  grande action publique de lancement ? Elles savaient déjà qu’elles mettraient en scène et dramatiseraient la plainte que certaines de mamans allaient ce jour-là déposer collectivement  contre le recteur et les maires du département. Le problème c’était qu’au XXIème siècle, pour saisir la justice, il suffisait à l’avocate d’envoyer un papier par courriel. Rien de très palpitant. Il fallait donc rendre l’acte spectaculaire. Elles décidèrent qu’elles adresseraient une lettre au recteur pour lui demander un rendez-vous et cette lettre, elles la placèrent au milieu d’un grand cadre qu’elles pourraient montrer. Elles décidèrent que  l’action  aurait lieu le jour suivant la rentrée des classes devant le tribunal : elles instaleraient une salle de classe pour leurs enfants qui étaient empêchées par les méchant d’aller à l’école : quelle saillant contraste, pendant que toute la France regarde à la télé comme chaque année ses enfants faire leur rentrée des classes, un groupe de mamans dirait “tous les enfants ? Non… pas les nôtres…”

Puis elles imaginèrent des slogans qu’elles accrocheraient sur les petits cartables de leurs enfants qui iraient faire la classe devant le tribunal, elles préparèrent une grande banderole où serait inscrit le nom de leur groupe : “collectif des mamans, l’école pour nos enfants” et donnèrent un nom à leur action : “la classe des réfusés de l’école”. 

Durant cette phase d’imagination de la mise en scène,  Emmanuelle et Lucile préparaient les cafés et prenaient des notes, les autres salariés de l’équipe d’Askola qui étaient des hommes, s’étaient proposés de participer au fleurissement de ce collectif dont ils étaient fiers des victoires puisqu’elles facilitaient aussi leur travail quotidien de médiateurs sociaux : ils trouvèrent leur place d’alliés lors de cette action en proposant de  s’occuper le jour J des enfants pendant que les membres du collectif concevaient la suite de leur plan. 

 

“L’art de l’organisation politique radical ressemble beaucoup  au travail d’un metteur en scène  : il s’agit de dramatiser, d’écrire des dialogues, de disposer des acteurs, et de trouver ceux qui fabriqueront les images ”

Voilà, la mise en scène était prête… Mais pour que le spectacle commence il manquait encore la lumière, les feux de la rampe : il manquait la presse, et si je puis dire, les dialogues. Pour que le public s’émeuve du drame, et s’associe par empathie aux héroïnes qu’allait devenir les mamans-militantes il fallait que les caméras tournent. L’art de l’organisateur politique radical ressemble beaucoup aussi au travail d’un metteur en scène ou d’un réalisateur : il s’agit de dramatiser, d’écrire des dialogues, de disposer des acteurs, et de trouver ceux qui fabriqueront les images tout en s’assurant que ces images racontent bien le drame qu’il a conçu collectivement avec les héroïnes de l’histoire qui ont intérêt, pour leur vie réelle, à ce que la fin de l’histoire soit bien la victoire de David contre Goliath, car il en dépend de la vie des gens.  

D’ores et déjà au cours de la fondation, nous avions emmené dans l’embarcation, après l’avoir ralliée, Faiza Zerouala, de Mediapart. Elle serait non seulement présente le jour de l’action mais elle avait déjà accompagné incognito, lors de la fondation, dans l’ombre, certaines des mamans lors de leurs combats en duel au guichet des mairies pour être témoin directe de la discrimination. Puis suivant un angle que nous avons pensé collectif et qui reprenait le drame général de l’histoire : des mamans veulent faire payer aux puissants maires et recteurs le prix de la dignité de leurs enfants -Lucile rédigea et diffusa (avec l’aide d’une alliée, Fatima Hammouch de Next Level)  un communiqué de presse, puis le lança comme le fil d’une canne à pêche dans l’étang. Et des journalistes  ont mordu à l’hameçon. Il s’agissait chaque fois, pour Lucile, lorsque l’un d’entre eux manifestait de l’intérêt de s’assurer qu’il serait fidèle à l’angle que nous avions imaginé, qu’il était sincèrement sensible et respectueux du combat mené, et qu’à la fin il ne raconterait pas une histoire que nous ne souhaitions pas raconter. 

Puis il s’ est agi pour les mamans du collectif de désigner leur porte-parole, celles qui seraient les actrices principales. Il y eut Mirela, Alisa et Alina ainsi que parmi les avocats, Anina Ciuciu. Il s’ est agit alors de concevoir avec chacune d’entre elles le texte qu’elles diraient lors de l’action.  Puis deux semaines avant le jour J commencèrent les répétitions dirigées par Lucile et Emmanuelle : chaque actrice répéta comme si c’était le jour de son premiere grand rôle. 

 

 “Le méchant de l’histoire devait aussi, à cette occasion, faire  sa grande entrée sur scène. Il s’agissait en effet de le faire sortir du bois comme un loup. C’était un des buts de l’opération. Nous devions le pousser dans la lumière parce que toute bonne histoire a besoin qu’on voit la queue  d’un  loup. “

Et le lendemain de la rentrée, elles étaient  devant le tribunal. Comme il fallait qu’il y ait du monde : elles sont venues, suivant mon conseil, avec leur maris, les enfants, les frères, ls soeurs, les amies, et les belle-mères. C’était le carnaval, il y avait les enfants, avec des cartables sur lesquels étaient accrochés les slogans, la banderole où leurs mères avaient écrit : “l’école pour nos enfants”. Devant les caméras, Anina, Mirela, Alisa, Alina ont raconté leur histoire, l’histoire de leurs enfants, l’injustice qui leur était faite et celui qu’elle tenait pour le responsable : le grand méchant recteur ainsi que ses lieutenants :  les maires du département. Le méchant de l’histoire devait aussi, à cette occasion faire  sa grande entrée sur scène. Il s’agissait en effet de le faire sortir du bois comme un loup. C’était un des buts de l’opération. Nous devions le pousser dans la lumière parce que toute bonne histoire a besoin qu’on voit le visage d’un méchant.  C’est pour ça que devant les caméras Mirela tendit une lettre encadrée adressée à son nom en l’appelant publiquement à leur accorder un rendez-vous. 

Le soir et le lendemain, la France avait entendu parler de ces mères-courage  et s’était ému de leur histoire. Faiza Zerouala publia son reportage dans médiapart   Il y eut un  sujet à un heure de grande écoute dans l’émission  C à vous,  un autre reportage dans Kombini,  un article dans 20 minutes et d’autres encore… 

“A la fin de l’action, de la campagne, qu’elle soit victorieuse ou non, le héros rentre dans l’ombre car la lumière n’est plus d’aucune utilité à la cause, et que comme un acteur, il rentre dans le réel, après la fin du jeu.”

Il faut savoir que faire parler de soi, attirer la lumière sur soi  n’est jamais une fin en soi dans l’organisation  politique radicale, c’est un moyen, une tactique ou un stratagème parmi d’autres. C’est un jeu.

D’ailleurs en toute rigueur le mot  “média”  signifie “moyen”. Un grand nombre de causes naufragent,  parce que leur héros confond le média avec la fin, et la cause avec le moyen d’y parvenir. Dans une bonne organisation politique radicale, c’est-à-dire une organisation qui construir du pouvoir et au moyen de ce pouvoir change réellement le monde,  à la fin de l’action, de la campagne, qu’elle soit victorieuse ou non, le héros rentre dans l’ombre car la lumière n’est plus d’aucune utilité à la cause, et que comme un acteur, il rentre dans le réel, après la fin du jeu. D’ailleurs, il  n’y pas de meilleur indice qu’une cause est perdu que de voir son porte-parole ne plus quitter les feux de la rampe. 

Après la joie d’avoir accompli toutes  ensemble un coup d’éclat, une grande action,  où chacune avait su jouer au mieux sa partition, où chacune avait donner le meilleur d’elle-même, surmonter sa peur, pour  toutes les autres ; après avoir reçu nombreux messaged de soutien, d’encouragement et de félicitations de toute la France, il  fallut aux membres du collectif, au bout de quelques jours, quelques semaines, se rendre compte que sur un point au moins elles avaient échoué : elles n’avaient pas vu sortir du bois le loup. La presse avait à peine mentionné son nom. Il avait manqué au début du film un personnage, et pas n’importe lequel : le méchant.

C’est indirectement et sans se montrer qu’il a réagi quelques semaines après  à la grande action de lancement public du collectif des mamans, habilement, et pas du tout de la façon dont nous l’attendions….

(La suite dans le prochain épisode….)

L’histoire du « collectif des mamans »- Épisode 4/9 : «Rendre l’invisible visible »

L’histoire du « collectif des mamans »- Épisode 4/9 : «Rendre l’invisible visible »

Récit de bataille

Le champ de bataille c’est le coeur des gens

Épisode 4/9 : « Rendre l’invisible visible »

Par Pierre Chopinaud

 

 

(Précédemment…)

La cible ne serait ni tous les maires, ni le ministre, elle serait au milieu, à la bonne hauteur : ce serait le recteur d’académie. Voilà, le méchant ça serait lui. Le problème  c’est que c’était ni Godzilla, ni le Joker, personne n’avait encore entendu parler de lui, il allait donc falloir en faire un personnage. Mirela, Alisa, Emmanuelle et Lucie ont  imprimé une photo de lui,  investigué sa carrière, deviné ses valeurs : elles ont campé son personnage. Ca y est le casting  était complet  : le collectif des mamans allait pouvoir s’entraîner au combat et passer à l’assaut… 

 “ Le  premier enjeu tactique a consisté à inventer un stratagème par quoi nous allions rendre l’invisible visible : constituer la preuve

 Alisa, Mirella, Lucile et Emmanuelle étaient prêtes pour le premier grand épisode du film dont le collectif des mamans allait être l’héroïne, pour la mise en oeuvre de leur première tactique, la première bataille, la première action. Et comme pour des acteurs qui vont jouer une scène ou des soldats qui vont partir au combat, elles ont commencé, avec mon aide,,  par de l’entraînement, des répétitions, des simulations. 

La première tactique devait permettre d’aller chercher les preuves des refus discriminatoires d’inscription scolaire. Or si les structures publiques savent discriminer avec méthode elles savent aussi structurellement rendre invisible la discrimination. Le  premier enjeu tactique a consisté à inventer un stratagème par quoi nous allions rendre l’invisible visible : constituer la preuve. Nous avons donc élaboré un protocole qui consistait dans tout ce que devrait dire -et dans quel ordre- une maman-soldat-actrice, lorsque elle irait en mairie inscrire son enfant à l’école. Non seulement ce qu’elle devait faire et dire, mais aussi faire faire et faire dire à son interlocuteur. Nous avons écrit donc une scène avec dialogues qui variait en fonction de l’attitude de l’employé municipal : chaque maman devait connaître son rôle par coeur et surtout : chaque maman devait en entrant déclencher l’enregistreur de son téléphone afin de capturer l’infraction à la loi dont l’institution par ses agents se rendait coupable, mais égalemement les mots discriminatoires, racistes et insultants qui constituent, dans le monde tel qu’il est, la façon dont la société s’adresse quotidiennement à ces mamans et leur enfants. 

Il s’agissait donc de pousser à l’extrême, jusqu’à la caricature, sa propre vulnérabilité,  sa propre  faiblesse, pour la transformer en force et, par ce subterfuge, à  pousser l’adversaire à l’erreur

Une fois le stratagème établi, elles se sont entraînées, dans les petits camions-école de Askola, transformés  en salles d’entraînement, en jouant des jeux de rôles : l’une jouait la maman, l’autre jouait l’employé municipal  jusqu’à ce que chacune maîtrise assez son texte, son rôle, l’attitude à adopter en fonction des réactions de l’adversaire,  pour aller avec confiance au “combat” :  à la chasse aux preuves. 

Nous savions que si c’étaient les membres meneuses, à savoir Mirela et Alisa qui partaient au combat en duel contre les agents municipaux, nous avions de grandes chances de perdre. Bien sûr elles avaient plus d’expérience, d’assurance, de confiance en elles. Mais dans la mesure où, comme elles exerçaient au quotidien le métier de médiatrice scolaire, elles étaient identifiées par les agents municipaux. Ces derniers seraient méfiants et ne seraient pas trompés par le stratagème. Toutes ont décidé ensemble que ce serait les nouvelles membres qui partiraient au front. Lorsqu’une femme ferait appelle à l’association Askola pour inscire son enfant à l’école, se serait une membre “anonyme” du collectif des mamans qui l’accompagnerait faire l’inscription. Mais sous son anonymat elle cacherait sa maîtrise d’actrices, de soldate, de militante

Une des consignes qu’elles ont reçues c’était de surjouer, non seulement cet anonymat, mais surtout l’image stéréotypée que se font les agents municipaux des mamans qui vivent en bidonville. Elles devaient apparaître naïves, vulnérables, exagérer leur difficulté à comprendre le français et à s’exprimer. Ainsi l’adversaire serait en confiance, éprouverait à l’excès son pouvoir et son sentiment de domination et s’abandonnerait sans méfiance aux habituelles humiliations et discriminations.  Il s’agirait donc de pousser à l’extrême, jusqu’à la caricature, sa propre vulnérabilité,  sa propre  faiblesse, pour la transformer en force et, par ce subterfuge, à  pousser l’adversaire à l’erreur, et obtenir de lui les armes – les preuves, par quoi il se ferait battre. 

ce fut victoire sur victoire, pendant tout l’automne : chaque fois l’offensant refus était transformé en arme qui était retournée, non seulement contre l’agent municipal,  mais contre tous ses supérieurs, jusqu’au maire de la ville, qui était en dernier ressort le coupable

Et ça n’a pas manqué, ce fut victoire sur victoire, pendant tout l’automne : chaque fois l’offensant refus était transformé en arme qui était retournée, non seulement contre l’agent municipal,  mais contre tous ses supérieurs, jusqu’au maire de la ville, qui était en dernier ressort le coupable. Chaque fois le duel tournait en la faveur de la maman qui obtenait  une inscription rapide à  l’école, grâce à l’épée de Damoclès que faisait peser le collectif sur tout le service municipal. Loin du front, “à l’arrière”, derrière le clavier de son ordinateur ou le mirco de son  téléphone Lucile jouait son rôle, elle adressait la menace : “nous avons la preuve de votre infraction à la loi, vous avez illégalement refuser d’inscrire un  enfant à l’école pour des raisons racistes, nous allons saisir le tribunal et prévenir la presse si vous ne vous exécutez pas !”

Les mamans rassemblées en collectif organisé, avaient,  dés cette première action, forger le glaive qui allait faire trembler les  césars du département, et qui ferait bientôt, nous le verrons,  trembler jusqu’au cabinet du ministre de l’Education. 

Mais revenons au présent : si l’épée de Damoclès ne suffisait pas, le collectif des mamans mettait la menace à exécution et Maîtres Ciuciu, Crusoé et Stoffaneller, les avocats alliés, passaient à l’action. La loi était du côté des mamans. Les méchants étaient à tous les coups perdants. C’était échec et mat de tous les côtés. Au-delà de ces premiers duels remportés, de ces petite victories qui s’enfilaient les unes derrières les autres comme des perles sur le collier de gloire de l’organisation, c’était chaque fois autant de preuves qui tombaient dans l’escarcelle en vue de la première grande action publique, le lancement du grand drame où les mamans allaient demander  publiquement au grand méchant recteur de payer le prix de l’offense faite à leurs enfants. 

 

le spectacle de la fierté et du courage qui remplacent la peur et la résignation dans les coeurs. C’est-à-dire la naissance de la foi partagée qui relie les offensées en un seul choeur

C’est alors que je commençais à recevoir,  en tant qu’organizer, la plus belle récompense après l’effort : le spectacle de la fierté et du courage qui remplacent la peur et la résignation dans les coeurs. C’est-à-dire la naissance de la foi partagée qui relie les offensées en un seul choeur. Je ne suis pas religieux mais je sais que c’est cet instant que partagent par exemple le chrétiens la nuit de pâques lorsque la lumière se partage entre tous, par les bougies, de flammes en flammes. Rendre l’invisible visible ce n’est pas seulement capturer la preuve. C’est voir s’allumer ce qui fait l’humanité des femmes et des hommes : la certitude que la justice arrive, non pas par hasard, mais par l’action. 

Après des années à faire l’expérience de l’humiliation, non seulement en tant que maman  coupable d’appartenir à un groupe méprisé et qui voit la vie de son enfant dégradée, humiliée mais aussi, en tant que travailleuse sociale qui n’arrive à rien changer, malgré la loi, malgré la morale, malgré que tout le monde apprend depuis qu’il est tout petit que la vie de tous les enfants se valent….Après des années de tristesse et de résignation, la peur commençait de changer de camp. Les derniers remplaçaient les premiers, la justice était proche. 

Comment vous pouvez faire ça à Monsieur le maire qui est quelqu’un de si bon ?” Le “ça” en question c’était simplement le pouvoir de faire respecter le droit à l’école d’un enfant rom et imposer que sa vie a la même valeur que la vie des enfants de l’importante dame qui pleure. La peur avait changé de camp.

Je le sus avec certitude comme on sait que le printemps arrive en voyant les fleurs éclore lorsque Lucile, Emmanuelle, et Mirela me racontèrent un rendez vous qu’elles avaient eu, après le rude combat d’une maman au guichet avec le cabinet du maire d’une grande ville du département. Il y avait encore un mois, ces hommes et ces femmes “importants” étaient celles et ceux qui jetaient des rochers sur les mamans et les enfants qui arpentaient, depuis le bidonville, la montagne qu’est pour eux le chemin de l’école. A présent, les filles étaient assises au sommet en face d’eux. Elles les regardaient droit dans les yeux car c’étaient elles maintenant qui tenaient un rocher – la condamnation par le tribunal, la honte publique- au-dessus de leur tête. Ce jour-là, un des ces importants personnages, devant l’intransigeance des meneuses du collectif des mamans qui exigeaient l’inscription immédiate d’une enfant à l’école, est sorti de la salle en pleurant d’impuissance :  “comment vous pouvez nous faire ça ? Comment vous pouvez faire ça à Monsieur le maire qui est quelqu’un de si bon ?” Le “ça” en question c’était simplement le pouvoir de faire respecter le droit à l’école d’un enfant rom et imposer que sa vie a la même valeur que la vie des enfants de l’importante dame qui pleure. La peur avait changé de camp. 

(La suite dans le prochain épisode)

 

L’histoire du « collectif des mamans »- Épisode 3/9 : «L’ordre de la justice véritable »

L’histoire du « collectif des mamans »- Épisode 3/9 : «L’ordre de la justice véritable »

Récit de bataille

Le champ de bataille c’est le coeur des gens

Épisode 3/9 : « L’ordre de la justice véritable »

Par Pierre Chopinaud

 

 

(Précédemment…)

Après que la joie avait remplacé la peur dans  le  coeur de ces femmes,  Alisa et Mirela, leur demandèrent si elles étaient prêtes à se battre ensemble pour la vie de leurs enfants . Elles répondirent: “nous en sommes”. Nous avions créé le “collectif des mamans”.

 “La foi est l’élément immatériel qui relie les gens  pour former une organisation politique radicale”

Mirela, Alisa, Lucile et Emmanuelle formaient ce qu’on appelle  » une équipe meneuse » : c’est le petit groupe de gens très structuré qui va être la locomotive du train qui se met en chemin, qui va conduire et entraîner les autres.  Chacune avait son rôle : Mirela et Alisa usaient de leur nouveau pouvoir de rassembler et encourager, par le verbe, les autres femmes à passer à l’action; Emmanuelle et Lucile mettaient à contribution tous les savoirs dont elles avaient déjà la maîtrise (écriture, levée de fonds…), et moi, organizer,  je les aidais à réfléchir, concevoir, mettre en oeuvre, évaluer chaque étape du plan de bataille et du plan de  construction de l’organisation. On passait au moins deux heures ensemble deux fois par mois et chaque fois c’était deux heures de joie. Nous sentions dés le début qu’une grande force soufflait dans notre dos : pour certaines c’était la foi en Dieu, pour d’autres la soif de justice : nous avions raison et nous avions foi dans ce que nous allions accomplir. 

La foi est l’élément immatériel qui relie les gens qui se rassemblent pour former une organisation politique radicale. C’est aussi l’élément qui donne le courage  à chacun et chacune de prendre le risque de passer à l’action. La foi, c’est-à-dire la confiance : en  soi, en “nous”,  en ce que nous allons accomplir. Il revient souvent à un “organizer” d’être comme un premier moteur, celui qui va allumer la foi, donner confiance (en eux-mêmes, les uns dans les autres) aux membres de l’équipe meneuse qui à leur tour donneront confiance à chaque membre de l’organisation. Cette confiance c’est ce que le pasteur Martin Luther King (qui est à l’”organisation politique radicale” ce que Bruce Lee est au Kung Fu)   appelait l’”amour”. C’est cet  “amour” qui indique, d’après lui,  le sens de l’action, et la grande probabilité  de son succès : parce que le changement qu’elle appelle est dans l’ordre de la justice véritable. 

“Si nous avions besoin de la foi en la justice nous n’avions pas le temps d’attendre la fin des temps”

Pour revenir au “Collectif des mamans”, et plus précisément à l’équipe meneuse ;  le chantier qui était devant Alisa, Mirela, Emmanuelle et Lucile c’était d’écrire leur plan de bataille, de concevoir leur stratégie. C’était un peu comme écrire le scénario  de l’aventure dans quoi elles allaient entraîner les membres de l’ organisation. Il fallait imaginer les scènes successives -c’est à dire les tactiques- suivant un mouvement qui devait aller crescendo. Il fallait écrire le film dont  les femmes du collectif seraient les héroïnes. Et surtout il fallait trouver un nom et visage à celui ou celle qui aurait le rôle du méchant : c’est toujours le même drame qui se joue dans l’organisation politique radicale : à chaque David il faut son Goliath. Non pas parce qu’il s’agit d’imiter une fiction mais parce que au fond de toutes les histoires qu’on raconte depuis la nuit des temps, il y a le drame de l’injustice, et le rapport de pouvoir, la lutte, par quoi passe sa résolution. 

La première question  que se sont posées, pour concevoir leur stratégie,  les membres de l’équipe meneuse c’était :  quel changement  voulons nous ? Or le changement dont les mamans du collectif avait besoin était immense, aussi vaste qu’un océan, si immense qu’il  il fallait pour l’accomplir une révolution… ou la venue du messie.  Mais si elles avaient besoin de la foi en la justice, leurs enfants n’avaient  pas le temps d’attendre la fin des temps.  Elles avaient besoin d’accomplir un changement réel maintenant. Cette immanence est une condition nécessaire de l’organisation politique radicale : il faut transformer le réel ici et maintenant pour que le rassemblement des gens crée, par amour, du pouvoir. Et inversement : il faut du pouvoir pour créer dans le réel un changement radical.

“comment sortir du  désespoir quand on  mesure l’écart qu’il y a entre un le monde tel qu’il devrait être et le monde tel qu’il est réellement

Elles avaient déjà mis des visages sur cet océan : le visage de leurs enfants. Le changement dont elles avaient besoin c’était que la vie de leurs enfants ait la même valeur que la vie des enfants des gens puissants.  Mais devant cet océan que faire ? comment sortir du sentiment d’impuissance qui épuise les “faibles” et les décourage quand ils  mesurent l’écart qu’il y a entre l’idéal et la dure  réalité qui les écrase, entre le monde tel qu’il devrait être  (les vies de tous les enfants sont égales) et le monde tel qu’il  est réellement (la vie d’un enfant pauvre ne vaut rien pour les puissants) ? Pour ne pas que Mirela , Alisa, Lucile et Emmanuelle se noient  dans le désespoir que cause l’immensité de l’océan, il fallait  commencer  par isoler une petite mer intérieure :  pour elles, cette mer,  c’était l’école ! Et dans cette  petite mer :  une petite île qu’elles allaient pouvoir conquérir, parce qu’il y a un rivage qu’on voit à l’horizon et qu’on peut l’atteindre par une voie navigable. Cette petite île c’est ce qu’on appelle dans l’”organisation politique radicale” un objectif stratégique.  Et cette petite île dans la petite mer intérieure qu’était l’école, c’était les refus discriminatoire d’inscription scolaire dans le département de la Seine-Saint-Denis. 

Maintenant qu’elles avaient leur petit île en vue, la seconde question que se sont posées Alisa, Mirela, Lucile et Emmanuelle c’était : Quel est notre chemin, notre voie navigable ? Pour où allons nous passer pour atteindre notre but ? Après des heures à regarder dans la longue vue le chemin est apparu : le collectif des mamans  allait rendre aux puissants le coût d’un refus si élevé financièrement et politiquement  qu’il les dissuaderait à l’avenir  de manquer de respect à la vie de leurs enfants. 

“Il va s’agir  de forger les armes, le glaive, par quoi les mamans allaient commencer de faire payer aux puissants le prix de la dignité de leurs enfants”

Ce chemin c’est ce qu’on appelle  une théorie du changement. C’est le grand mouvement du drame qui va être vécu et joué au cours de la campagne d’actions. 

Maintenant il restait à imaginer les scènes qui allaient rendre ce mouvement concret, les tactiques par quoi la stratégie allait se réaliser. Grâce à l’action d’un autre collectif créé, développé et organisé par Conatus, (le collectif #EcolePourTous)  les refus discriminatoire d’inscription scolaire étaient devenus illégaux depuis quelques mois. 

Nous avions donc, pour cette aventure, de notre côté la loi.  L’équipe meneuse décida qu’Alisa et Mirela allaient devoir convaincre les autres femmes du collectif à s’engager dans une campagne de “testing”. Il s’agirait d’aller chercher, au guichet des mairies qui pratiquent à l’inscription scolaire de la discrimination dissimulée, les preuves qui allaient permettre de les faire condamner. Il s’agirait de forger les armes, le glaive, par quoi les mamans allaient commencer de faire payer aux puissants le prix de la dignité de leurs enfants. Non seulement elles exigeraient de la justice qu’elle condamne les maires à payer en argent, mais elles exposeraient  leurs méfaits le plus largement possible pour leur faire honte. Qui peut assumer publiquement d’empêcher avec méthode et intention un enfant pauvre et racisé d’accéder à l’école ? La mise au pilori serait désormais le prix à payer pour qui ne reconnaît pas dans les actes la valeur égale de la vie de tous les enfants. 

“Notre Goliath n’avait pas de visage ni de nom…C’était ni Godzilla, ni le Joker, personne n’avait encore entendu parler de lui, il allait donc falloir en faire un personnage”

Puisque parmi les  tactiques il y avait des actions juridiques et des actions publiques, l’équipe meneuse avait besoin d’embarquer dans l’aventure des journalistes et des avocats. Il se trouve qu’une des porte paroles du collectif #EcolePourTous qui avait rendu illégaux les refus d’inscription scolaire était depuis devenue avocate. C’était Maître Anina Ciuciu. Et elle avait elle-même, enfant, été  victime de cette discrimination. Alisa et Mirela ne pouvaient pas trouver meilleure alliée. C’était l’une d’entre elles. Elle tenait à la dignité de ces enfants comme à la sienne. A son tour Anina embarqua avec elle une de ses consoeurs, Maître Anna Stoeffeneller, en qui elle avait une grande confiance, ainsi que Maître Lionel Crusoé, qui avait fait condamner il y avait peu un maire  dans une situation similaire dans l’Essonne

C’est à Lucile  que revint le défi de rapporter la journaliste alliée qui allait raconter au grand public l’histoire et surtout faire la lumière sur les méfaits infâmes des méchants. Elles rêvaient d’une grande bataille, il fallait donc que l’audience soit forte : il fallait un grand journal, leur alliée fut une journaliste de mediapart, Faiza Zerouala. Lucile lui a révélé des éléments du  plan. Ses valeurs étaient conformes aux leurs : les vies de tous les enfants sont égales.  Leur victoire serait la sienne. Elle était dans le bateau. 

Tout était prêt pour l’action ? Tout ? non ! Il manquait le méchant de l’histoire.  Notre Goliath n’avait pas de visage ni de nom. Il y avait des candidats pour le rôle : la plupart des maires du 93 . Mais si il y a  trop de personnages dans une histoire, on ne comprend plus le drame. De méchant, dans une campagne stratégique, il n’en faut qu’un. C’est une cible. Il faut qu’elle soit unique et fixée. Si elle est multiple et mouvante, vous avez de grandes chances de la rater. C’est les besoins de la procédure en justice qui a aidé à décider : le cible ne serait ni tous les maires, ni le ministre, elle serait au milieu, à la bonne hauteur : ce serait le recteur d’académie. Voilà, le méchant ça serait lui. Le problème  c’est que c’était ni Godzilla, ni le Joker, personne n’avait encore entendu parler de lui, il allait donc falloir en faire un personnage. Mirela, Alisa, Emmanuelle et Lucie ont  imprimé une photo de lui,  investigué sa carrière, deviné ses valeurs : elles ont campé son personnage. 

Ca y est le casting  était complet  : le collectif des mamans allait pouvoir s’entraîner au combat et passer à l’assaut… 

(La suite dans le prochain épisode)

 

L’histoire du « collectif des mamans »- Épisode 2/9 : «une communauté d’amour pour nos enfants. »

L’histoire du « collectif des mamans »- Épisode 2/9 : «une communauté d’amour pour nos enfants. »

Récit de bataille

Le champ de bataille c’est le coeur des gens

Épisode 2/9 : « Une communauté d’amour pour nos enfants. »

Par Pierre Chopinaud

 

 

(Précédemment…)

Lorsque l’équipe d’Askola nous a parlé de la situation d’injustice qui accablait les parents et les enfants qu’ils accompagnaient sur le chemin de l’école, nous avons  dit : laissez tomber la morale, laissez tomber les règles de l’administration : on va essayer de forger ensemble “le glaive”, c’est à dire la force et le pouvoir dont nous avons besoin pour rendre leur dignité à ces enfants…

 

“Alisa et Mirela seraient les deux forces tournantes qui par leur mouvement allaient entraîner d’autres femmes  dans l’action”

Nous avons vu tout de suite qu’une des forces d’Askola c’était les gens qui faisaient partie de l’équipe. Pami les salariés, il y avait Mirela et Alisa, deux jeunes femmes, elles-mêmes mamans, qui avaient eu, par le passé,  le malheur d’habiter longtemps dans des bidonvilles ou à la rue, avec leurs enfants, et qui avaient trouvé en elles et autour d’elles, le pouvoir de s’en émanciper. Ainsi elles avaient par le passé vécu elles-mêmes l’injustice que rencontraient les mamans et les enfants qu’en tant que médiatrices scolaires maintenant elles accompagnaient. 

Si elles le voulaient bien, Alisa et Mirela seraient les deux piliers sur quoi nous allions fonder notre nouvelle organisation, ou plus exactement : les deux forces tournantes qui par leur mouvement allaient entraîner d’autres femmes qui leur ressemblent, mais que l’impuissance intimide et  paralyse, dans l’action. Nous allions devoir entraîner Mirela et Alisa au leadership. 

 « Dans l’état de subalternité, l’impuissance est telle qu’elle prive du temps requis pour s’efforcer de reconquérir sa dignité. »

C’était donc une chance d’avoir Mirela et Alisa dans l’équipe de départ. Car leur présence nous permettait de surmonter d’emblée un premier obstacle majeur que l’on rencontre dans ce type de situation. Dans l’état de subalternité qui est celui où  sont rendus les gens qui habitent dans des bidonvilles en France, l’impuissance est telle qu’elle prive du temps requis pour s’efforcer de reconquérir sa dignité. Tout le temps disponible est absorbé intégralement par l’impératif de la survie matérielle et biologique. l’état d’affranchies à quoi Alisa et Mirela avaient accédé grâce à leur situation salariée leur donnait le temps, donc le pouvoir, d’agir pour encourager d’autres femmes à passer à l’action. Il était en outre fondamental que l’appel à agir leur arrive de personnes qui partageaient ou avaient partagé leur condition.

Il a fallu en outre, pour que nous commencions à bâtir tous ensemble une organisation, que les employeurs de Mirela et Alisa, qui n’étaient autre que la deuxième partie de l’équipe, Emmanuelle et Lucile, décident qu’une partie du temps des employées  jusqu’ici consacré au service de médiation scolaire serait désormais dédié à l’action politique. Parmi ces quatres femmes il y avait une grande confiance, et un grand pouvoir de jouer avec leurs relations, leurs identités, et leurs histoires. Ce sont cette confiance, ce pouvoir, ce jeu qui ont permis de déclencher une telle force à partir de ce petit groupe de départ. 

 

« C’est là tout le sens de la “non mixité radicale” qui est une tactique délimitée dans le temps et l’espace d’organisation »

La première chose que nous avons faite ensemble : c’est organiser des groupes de discussion. Comme Mirela et Alisa avaient accepté d’être les piliers autour de quoi allait se rassembler un plus grand nombre, leur première tâche fut d’inviter d’autres femmes dont elles inscrivent habituellement les enfants à l’école  : “ j’aimerais qu’on se voit mais cette fois  pas en tant que médiatrice scolaire mais en tant que maman soucieuse de la vie de mes enfants. Je t’invite à prendre un café avec d’autres femmes pour échanger sur nos expériences de maman”

Pourquoi seulement des femmes ? Pourquoi pas des hommes ? D’abord parce que Mirela et Alisa sont des femmes. Ensuite parce que le but de cette tactique -le groupe de discussion- est de relier les gens qui y participent par le coeur et la raison afin qu’ils ou elles  forment, par la parole, une communauté d’expérience, de valeurs et d’émotion. Or après réflexion nous avons fait l’hypothèse que la présence d’un ou plusieurs hommes -comme la présence de toute personne qui ne partageait pas la même condition-    pouvait être un obstacle à cette opération de relation des cœurs. C’est là tout le sens de la “non mixité radicale” qui est une tactique délimitée dans le temps et l’espace d’organisation 

Un des outils de travail Askola : c’est le camion-école ; un petit camion dans la benne est transformée en salle de classe. Elles en ont deux. Ce jour-là pour organiser les groupes de discussions, Mirela Alisa Lucile et Emmanuelle ont transformé les camions écoles en petits salons. En raison de la non-mixité radicale de l’opération décidée collectivement, Lucile et Emmanuelle, qui sont habituellement les supérieures hiérarchiques des deux autres, ont considéré que leur rôle serait ce jour là d’être au service des autres : elle ont décoré le salon, tenu la porte, gardé les enfant, servi les cafés, et cueilli des fleurs. 

 «  Au coeur des histoires de ces mamans étaient leurs enfants et le droit qu’ils ont de ne pas souffrir les souffrances qui avaient été les leurs« 

Mirela et Alisa ont chacune accueilli quatre jeunes femmes un après-midi dans un camion-salon. Elles ont d’abord raconté chacune leur histoire, suivant un canevas que nous avions ensemble préparé : quelle fut l’expérience qu’elles eurent petite fille dans leur pays de naissance dans la mesure où même là-bas -en Roumanie-  elles appartiennent à une minorité -rom- , quelle raison, quel drame, quelle espérance les ont amenées à émigrer ; ce qu’elles ont souffert en arrivant en France, l’expérience de l’exil, de l’inconnu, de la pauvreté, et enfin le motif de leur effort pour user du moyen de l’école afin d’offrir à leurs enfants une vie meilleure que la leur, et surtout les difficultés qu’elles ont rencontrées. Au coeur des histoires de vie de ces mamans étaient leurs jeunes enfants et,  le droit qu’ils ont de ne pas souffrir les souffrances qui avaient été les leurs, mais surtout la colère qu’elles ont en face de tous ceux qui veulent les priver de ce simple bonheur. 

En plus de tenir la porte, servir le café et les gâteaux ce jour-là, Emmanuelle et Lucile avaient les jours d’avant fait répéter à Alisa et Mirela, comme  à des actrices, leurs histoires qu’ensemble nous avions couchées sur le papier. Le but de la tactique était de toucher par l’émotion le coeur des femmes afin de les  encourager  à passer ensemble à l’action. Après que dans les 2 petits camion-salons elles eurent chacune à toutes ouvert leur coeur, elles étaient toutes ensemble reliées par l’émotion et formaient une communauté de valeur et d’expérience, une communauté de souffrance et d’humiliation, mais surtout une communauté  d’amour pour leurs enfants. 

« ces dix femmes étaient prêtes  ensemble à passer à l’action parce qu’il en allait de la valeur qu’elles accordent à ce qui est le plus précieux au monde :  la dignité de leurs enfants « 

 

Mirela et Alisa avaient maîtrisée la tactique, exercer un leadership, entraîner par leur mouvement, leur pouvoir de parler, les autres autour d’elles et avec elles :  ces dix femmes étaient prêtent ensemble à passer à l’action parce qu’il en allait de la valeur qu’elles accordent à ce qui est le plus précieux au monde ; la dignité de leurs enfants. 

Alors après que, par le pouvoir de la  parole, le courage, la solidarité, la joie, avaient remplacé la peur, l’isolement, et la tristesse dans  le  coeur de chacune d’entre elles; Alisa et Mirela leur demandèrent si elles étaient prêtes à se battre ensemble contre les refus discriminatoire d’inscription scolaire dont étaient coupables les maires du département. elles dirent : “nous en sommes” et elles choisirent leur nom. Nous avions créé le “collectif des mamans -l’école pour nos enfants”. Et comme c’était la journée mondiale du droits des femmes, pour finir la journée,, Emmanuelle et Lucile vinrent offrir à chacune des  bouquets de rose. 

Maintenant il nous restait à passer à l’action et pour cela concevoir notre plan de bataille….

(La suite dans le prochain épisode….)

 

L’histoire du « collectif des mamans »-                                  Épisode 1/9 : « les vies qu’on ne pleure pas. »

L’histoire du « collectif des mamans »- Épisode 1/9 : « les vies qu’on ne pleure pas. »

Récit de bataille

Le champs de bataille c’est le coeur des gens

Épisode 1/9 : « les vies qu’on ne pleure pas. »

Par Pierre Chopinaud

 

 

L’association Askola aide les parents qui vivent en bidonvilles et en squats dans le 93  à inscrire leurs enfants l’école. Elle faisait face à des  blocages insurmontables de la part des maires des communes. Les lois, la morale, le recteur, les associations, rien n’y  faisait. Car ce n’était pas q’un’une question d’accès droit mais la conséquence d’une situation d’oppresion, c’est-à-dire d’ une relation de pouvoir.  

En france, en 2025, il y a des bidonvilles, et il y a des gens qui ont le malheur d’habiter dedans. Un préjugé largement partagé, parmi les militants et les travailleurs sociaux, veut que les gens qui habitent dedans soient résignés, apathiques, incapables de défendre leur dignité.

L’organisation Askola pratique la médiation scolaire en Seine-Saint-Denis. Mirela, Lucile, Emmanuelle, Alisa et les autres vont dans les bidonvilles pour aider les parents à inscrire leurs enfants à l’école et les aider à s’y sentir bien.

Quel papa, quelle maman n’a pas eu le coeur déchiré devant la souffrance de son enfant qu’il vient d’abandonner pour la première fois, lors de la rentrée des classes, au milieu de vingt-cinq petits inconnus et des adultes dont il ne sait rien ? Alors imaginez que le matin vous l’avez réveillé dans une cabane de bois, sans eau, après avoir passé la nuit à le protéger des rats, que vous ne possédez pas la langue et rien des usages communs et que le soir c’est la police que vous retrouvez avec lui à la maison qui vous ordonne de partir au loin ?

 

« Le chemin de l’école, pour les parents et les enfants qui habitent dans un bidonville, est ardu et périlleux. »

 

 

Le chemin de l’école, pour les parents et les enfants qui habitent dans un bidonville, est ardu et périlleux. C’est pour ça que Mirela, Lucile, Emmanuelle, Alisa et les autres sont là : ce sont un peu les sherpas qui aident ces parents et leurs enfants à gravir la montagne qu’est leur chemin de l’école.

Mais s’il n’y avait que la montagne à grimper ? Le monde serait encore trop beau ! C’est sans compter sur les gens de pouvoir qui depuis le sommet font tomber sur vous des rochers pour vous rendre l’effort encore plus difficile. Et parmi ces gens, là haut sur la montagne, il y a le maire de la ville.

Nombreux maires de Seine-Saint-Denis empêchent les enfants des squats et des bidonvilles d’accéder aux écoles de leur ville. Pourquoi ? Parce qu’ils veulent que ces bidonvilles disparaissent ; et accueillir ces enfants dans les écoles, dans la communauté scolaire, comme la loi et les principes de la république les y obligent, c’est reconnaître qu’ils existent, qu’ils ont une dignité, des droits, comme tous les autres.
Dés lors que vous connaissez les enfants qui habitent dedans, c’est plus difficile de détruire leur maison. Vous savez que vous ne détruisez pas que du bois et du carton mais aussi les vies qu’il y a dedans. Malgré tout le cynisme possible ça peut faire mal au coeur et à la conscience. Surtout quand vous êtes socialiste, communiste, insoumis, catholique, musulman, “antiraciste” …Ca peu faire honte.

 

« Refuser l’enfant à l’école c’est le rendre invisible, lui et sa famille, c’est les jeter dans le sac à ordure des vies qui ne comptent pas, des morts qu’on ne pleure pas. »

Refuser l’enfant à l’école c’est le rendre invisible, lui et sa famille, c’est les jeter dans le sac à ordure des vies qui ne comptent pas, des morts qu’on ne pleure pas. C’est se mettre, en tant qu’élu au service du constructeur qui veut gagner de l’argent en construisant en grand bâtiment à la place des petites cabanes des gens, un entrepôt amazone, une usine de ciment, c’est se mettre surtout de la façon la plus cynique au service du racisme intense de ceux qui ont un peu plus que rien, dont les parents où les grands parents arrivés de Bretagne, d’Algérie, du Portugal, du Mali, ont vécu dans leur temps dans ces mêmes bidonvilles, afin de flatter leurs sentiments les plus bas, et gagner les élections.

Et croyez moi, il n’y pas de petit profit en politique : quelle que soit la couleur de la peau ou du maillot, quand le but c’est de garder son poste de pouvoir : tous les moyens sont bons : même le racisme.

Et quand c’est le pouvoir qui est en jeu, les principes, les valeurs, les lois, restent, en règle générale sur la touche.

« le sentiment d’impuissance et l’indignation avait avalé jusqu’à leur rage et leur colère »

 

Mirela, Emmanuelle, Lucile, Alisa et les autres étaient au bout du rouleau : le sentiment d’impuissance et l’indignation avait avalé jusqu’à leur rage et la colère : comment peut-on vivre dans un monde aussi immoral ? Rien n’y faisait : les courriers, les interpellations, les recours devant l’administration… N’est-on pas pourtant dans le pays des droits de l’homme ? Comment un maire qui a la réputation d’être un militant antiraciste peut il ainsi mépriser la vie de ces enfants ? Ce monde est sans foi ni loi…

Un des préceptes fondamentaux de l’organisation politique radicale est vieux comme la nuit des temps. Il dit : il n’y pas de justice sans pouvoir. Jésus Christ n’aurait fait trembler aucun César s’il n’était pas venu avec le “glaive” de Dieu.

Lorsque l’équipe d’Askola nous a parlé de la situation d’injustice qui accablait les parents et les enfants qu’ils accompagnaient sur le chemin de l’école, nous avons  dit : laissez tomber la morale, laissez tomber les règles de l’administration : on va essayer de forger ensemble “le glaive”, c’est à dire la force et le pouvoir dont nous avons besoin pour rendre leur dignité à ces enfants…

(La suite dans le prochain épisode….)

 

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