L’histoire du « collectif des mamans »- Épisode 9/9 : «Le champ de bataille c’est le cœur des gens »

L’histoire du « collectif des mamans »- Épisode 9/9 : «Le champ de bataille c’est le cœur des gens »

Récit de bataille

Le champ de bataille c’est le coeur des gens

Épisode 9/9 : « Le champ de bataille c’est  le coeur des gens »

Par Pierre Chopinaud

 

 

(Précédemment…)

Mais rien à faire: aucun mot n’arrivait à lui redonner courage. La peur et la résignation avait repris le dessus : sa peur de maman était le lieu de notre naufrage. Elle refusait d’agir et c’était son droit le plus impérieux. De son point de vue elle n’avait rien à perdre que ce qu’elle estimait perdu déjà comme il avait été pour elle perdu à la naissance : la dignité de son enfant.

Il faut parfois pour un bien plus grand passer par un bien moins grand : voire un petit mal. C’est l’éternelle question du rapport de la fin et des moyens

Le champ de bataille est dans le coeur des gens. Et l’histoire est impure. Il faut parfois pour un bien plus grand passer par un bien moins grand : voire un petit mal. C’est l’éternelle question du rapport de la fin et des moyens. Et pour bien comprendre, pour vaincre la peur dans la coeur de Marina,  le collectif des mamans  a du cette fois y  faire croitre une peur plus grande encore. C’était un dilemme moral. C’est mal de forcer quelqu’un à faire quelque chose qu’elle ne veut pas. Mais abandonner le combat pour  être moralement pur c’était condamné tous les enfants comme la fille de Marina à ne jamais aller à l’école. C’était perdre tout ce que le collectif avait gagné depuis un an, et plus encore c’était faire perdre les enfants ici mais aussi en Guyane, à Mayotte, tous les enfants de France qui vivent en Bidonville. N’était-ce pas un plus grand mal encore ? A quoi servirait notre conscience pure en face des milliers d’enfants qui retomberaient dans le sac à ordure des vies qui ne comptent pas. 

Ce problème est vieux comme le monde, aussi vieux que David et Goliath. Et bien souvent les militants y répondent avec leur tête, avec leur raison, comme le philosophe allemand “des lumières”  Emmanuelle Kant : “agis chaque fois et partout de telle sorte que la maxime de ton action soit vraie universellement”. Si je mens une fois, je fais une loi du mensonge. Aucune fin juste  ne  justifie un moyen injuste. Un moyen mauvais corrompt sa fin. 

dans le champ de l’action ou autour de lui, ceux qui préfèrent garder la conscience absolument pure, du moins suivant l’idée qu’ils s’en font (car les règles de la pureté sont relatives à chacun), sont bien souvent ceux qui n’ont pas nécessairement besoin du changement recherché par l’action

Mais les stratèges de son temps  répondaient à Emmanuel Kant : “toi le philosophe, dans ta chambre, tu as les mains propres, mais c’est parce que tu n’as pas de main” : ce qui veut dire : tu es un homme qui ne connaît pas l’action. Car le champ de l’action n’est pas celui de la rationalité pure et la loi morale ne fonctionne que pour celui qui ne fait rien. Celui-là aura toujours la conscience tranquille. 

 

C’est pourquoi dans le champ de l’action ou autour de lui , ceux qui préfèrent garder la conscience absolument pure, du moins suivant l’idée qu’ils s’en font (car les règles de la pureté sont relatives a chacun), sont bien souvent ceux qui n’ont pas nécessairement besoin du changement recherché par l’action. Ils ont souvent plus besoin de la pureté de leur conscience que de se salir les mains. 

 

Or les membres du collectif des mamans avaient toutes nécessairement besoin du changement qu’elles cherchaient en agissant : car il en allait de la dignité de leurs enfants ; c’est cette vive conscience du besoin de changement qui les avait mise en action et leur avait faite construire du pouvoir, gravir des marches, et remporter des victoires. 

 

Elles n’avaient pas pu convaincre par l’espérance  Marina de poursuivre le combat, elles ne perdraient pas toute la guerre pour autant, elles la convaincraient en la “terrorisant”. C’est l’avocate qui prit la responsabilité de se salir les mains.  La peur l’empêchait d’agir, la peur la forcerait. Maître Anina Ciuciu dit que si elle ne se présentait pas au conseil d’Etat, elle lui facturerait l’ensemble de la procédure depuis le début du combat. Elle aurait une dette immense à son égard et ’elle ne la lâcherait pas. C’était du bluff bien entendu. Marina avait vu Anina prête à se battre contre le Ministre elle n’était pas prête à se battre contre Anina : plutôt affronter son mari.

Marina avait eu peur d’Anina mais maintenant elle était fière et heureuse : elle avait avec les autres gagner non pas seulement contre la dame au guichet, non pas seulement contre  la mairesse, non pas seulement contre le recteur, mais contre le Ministre de l’Education, contre  l’Etat 

 

Le jour J elle était prête,parmi les autres mamans, à entrer dans la salle  du conseil d’Etat. Nous avions déclenché l’offensive. Le nom de la mairesse et de la fille de Marina était partout sur les réseaux sociaux. Il y avait déjà des articles dans la presse. Le gens partout en France,  par milliers signaient la pétition. Les mamans du collectif, habillées comme pour aller à l’église, entraient dans les grandes salles d’or et de pourpre du Palais Royal où se tient la plus haute juridiction de la République Française afin de reconquérir la valeur de la vie de leurs enfants. 

 

Pour esquiver la condamnation, le ministre le jour même appela en personne la mairesse de l’école de la commune pour la forcer à inscrire la petite fille à l’école. C’était une course contre la montre : si elle était inscrite avant que le juge ne se prononce : la République française esquiverait l’humiliation. Imaginez la tête de la mairesse ce matin là devant son téléphone?  Imaginez la tête du juge du tribunal de montreuil qui avait donné raison à la mairesse contre Marina ? Imaginez la tête du recteur qui peut-être lui en avait, d’une façon ou d’une autre donné l’ordre ?

 

“Elles avaient tué le “grand boss”, gagner le jeu. La partie était finie.”

A la sortie du conseil d’Etat les mamans sortirent une grande  banderole, leurs enfants couraient et jouaient entre les célébres colonnes noire et blanche de Buren. L’enfant avait été inscrit, le Ministre n’avait pas été sanctionné, mais nous avions gagné ! Et déjà  nous le racontions, la presse était là : “ un collectif de mères en précarité à gagner contre l’Etat” écrivait le lendemain la journaliste de Mediapart qui depuis le premier jour suivait notre aventure.  La maman de Maria avait eu peur d’Anina mais maintenant elle était fière et heureuse : elle avait avec les autres gagner non pas seulement contre la dame au guichet, non pas seulement contre  la mairesse, non pas seulement contre le recteur, mais contre le Ministre de l’Education, contre  l’Etat. 

 

Elles avaient tué le “grand boss”, gagner le jeu. La partie était finie. 

 

Le recteur, si toutefois, il n’était pour rien dans l’invraisemblable décision du juge avait fait une irrémédiable erreur. En croyant nous écraser il nous avait donné une arme pour frapper plus fort. Notre droit était plus encore enfoncé dans le marbre de la loi. Le ministre avait du frapper du point sur la table et son coup avait du retentir à tous les étages de l’administration. 

 

Quelques semaines après nous apprirent que le recteur avait été démis de ses fonctions. Etait-ce  à cause de notre campagne ? Nous n’en aurons jamais la certitude. Reste que nous, petite conclusion finale. 

 

“Nous avions non seulement affecté la structure mais nous l’avions en profondeur transformée”

 

 

Les jours suivants, à nouveau le téléphone de Lucile s’est remis à sonner dans son bureau Askola. C’était les habituels bureaucrates. Ils appelaient pour faire des menaces et annoncer que l’’administration se réformait. Le service du recteur désormais interviendrait immédiatement lorqu’un maire empêcherait un enfant d’entrer à l’école. Mais en retour il fallait ranger les armes : plus de presse, plus de tribunal. En effet, depuis ce jour, le rectorat intervient systématiquement lorsqu’un refus illégal est signalé et le maire s’exécute. Nous avions non seulement affecté la structure mais nous l’avions en profondeur transformée, du moins localement.

 

Mais les menaces étaient pressantes : les bureaucrates avaient été forcés de réformer leurs pratiques mais de toute évidence ça leur avait coûté et ils n’attendaient qu’une chose c’était de le faire payer. 

 

Quelques semaines plus tard arriva la conclusion de la procédure collective en justice. Celle qui était associée à la grande action de lancement de campagne : “la rentrée des…”  Devant les menaces et intimidations des bureaucrates, notamment de supprimer les fonds publics de Askola (qui en avait terriblement besoin pour son travail quotidien de médiation scolaire) l’équipe des meneuses réunit décida qu’il valait mieux ne pas faire de coup d’éclat. 

 

A l’occasion nous avons appris que le recteur avait été remplacé : était-ce à cause de nous ? Nous le savons pas. Mais nous  nous plaisons à le penser. 

“Nous avons conquis une île mais c’est l’archipel qu’il faudra aborder. le combat pour la justice n’est jamais rassasié. C’est pour ça que depuis des milliers d’années le combat de David contre Goliath est mené et raconté…”.

En fin de compte : le loup avait fini non seulement par se faire taper dessus, mais par quitter le bois.  Et nous avons encore gagné : les maires et le nouveau recteur ont été à nouveau condamnés. Nous ne l’avons pas crié sur les toits. l’Association Askola avait été mise financièrement en danger. Et le grand changement, de façon inattendu, nous l’avions accompli avant ce grand final. Nous avions gagné ? Pas tout à fait.

 

 Car nous savons que si le gens de pouvoir grâce à nous ont changé leur pratique, ils ne le font que lorsque les services du rectorat sont saisis contre un maire par un parent qui connaît la procédure. Qu’en est il des centaines, des milliers de parents qui vivent en bidonville, en squats, à la rue et qui arrivent seuls au guichet ? C’est sans doute pour s’autoriser à mépriser encore la vie de leurs enfants que les  bureaucrates en cédant au collectif des mamans se sont souciés de menacer l’équipe de Askola. 

 

Nous avons conquis une île mais c’est l’archipel qu’il faudra aborder. le combat pour la justice n’est jamais rassasié. C’est pour ça que depuis des milliers d’années le combat de David contre Goliath est mené et raconté….

 

A suivre…

L’histoire du « collectif des mamans »- Épisode 8/9 : «Tout perdre ou bien tout gagner ! »

L’histoire du « collectif des mamans »- Épisode 8/9 : «Tout perdre ou bien tout gagner ! »

Récit de bataille

Le champ de bataille c’est le coeur des gens

Épisode 8/9 : « Tout perdre ou bien tout gagner! »

Par Pierre Chopinaud

 

 

(Précédemment…)

C’était non seulement la première défaite mais c’était peut-être la fin de la guerre ! Le collectif des mamans avait été frappé par surprise et mis à terre. Marina dans le coeur de qui les autres mamans avaient allumé la foi leur en voulait : elle l’avait illusionnée. Et les autres commencèrent à douter de leur pouvoir. Car si le juge avait cette fois donné raison au maire pour quelle raison cette décision n’allait il pas la répeter ? C’était sans doute l’effet des pressions qui du côté des gens de pouvoir arrivait. C’était l’effet obscur de la structure qui contre-attaque. Le collectif des mamans était sonné.

“cette certitude, un organizer doit la communiquer aux leaders qu’il entraîne qui eux-mêmes doivent la communiquer aux gens qu’ils vont engager dans l’action. Mais cette certitude est toujours simulée : car l’incertitude en politique est la seule vérité

Alisa, Mirela, Lucile, Emmanuelle avaient un genou à terre. Non seulement l’adversaire avait porté un coup imprévisible mais son coup était puissant. Alors, en tant qu’organizer mon rôle fut, en urgence de les rassembler  : comme un entraîneur va s’asseoir à côté du boxeur dans le coin du ring après qu’il a été sonné. 

Il fallait comprendre ce qu’il s’était passé, mesurer les dégâts, souffler,  retrouver courage et espoir, et adapter la stratégie, décider par quelle tactique le collectif des mamans, allait non seulement se relever, mais repartir au combat. 

 L’avocate du collectif, Anina, était à leurs côtés. Perplexe, et également sonnée.  La décision du juge, par quel  bout qu’on la prenne, était anormale : pourquoi avait-il donné raison à la “méchante” mairesse contre Marina, la maman qui défendait le droit de son enfant d’aller à l’école. 

La décision était contraire à la morale, bien sûr, au bon sens, mais surtout contraire à la loi. 

Je les aidai à analyser. Soit le juge avait décidé sous la pression de gens de pouvoir – est ce que c’était notre grand méchant loup -le recteur- qui dans l’obscurité du bois s’était manifesté pour nous frapper ?- soit il avait fait une grave faute de droit. Nous ne le saurons jamais avec certitude. Nul ne voit jamais clair dans les visages du pouvoir. 

Et l’incertitude est ce qui caractérise le contexte de toute action politique, c’est la nature même de ce qui se passe dans un champ de bataille que d’être incertain. Un stratège, (tout bon leader est un stratège, et c’est le rôle de l’organizer que de l’y entraîner) il fait son plan juché en haut de sa montagne en regardant le champ de bataille et avant que la bataille ait commencé. Le plan le moins imparfait réduit dans le champ de son déroulement la part du hasard, de l’incertitude : “Si tout se déroule comme prévu, on va gagner” Avant d’engager les gens dans le combat il faut être au plus près de cette certitude. Car cette certitude, un organizer doit la communiquer aux leaders qu’il entraîne qui eux-mêmes doivent la communiquer aux gens qu’ils vont engager dans l’action. Mais cette certitude est toujours simulée : car l’incertitude en politique est la seule vérité. Toutefois, en ce qui me concerne, je n’engage pas des gens des une action si le plan élaboré ne m’assure pas que j’ai 80  % de chance de remporter la victoire. 20 % c’est la place que j’accorde au hasard. 

Le génie stratégique consiste à composer dans l’instant avec le hasard qui surgit : le hasard est la matière de la stratégie, et il y a là quelque chose qui est de l’ordre du mystère ou de l’intuition

Car le hasard c’est le chaos, le chaos est l’ennemi de l’organisation….Mais le hasard, ce peut être aussi l’opportunité. 

Aussi proche de la perfection que soit le plan élaboré, la stratégie, dés  que les membres de l’organisation mettent en oeuvre les tactiques pensées, dés qu’ils s’engagent par les actions dans le champ de bataille, le hasard surgit de tous les côtés. Aussi réduite a été la place qui lui a été dans le plan accordé. 

Le génie stratégique consiste à composer dans l’instant avec le hasard qui surgit : le hasard est la matière de la stratégie, et il y a là quelque chose qui est de l’ordre du mystère ou de l’intuition. 

C’est pour cela que nombreux grands stratèges dans l’histoire attribuaient leur décision aux présages ou à l’inspiration… Mais c’est aussi un autre sujet. C’est par là que l’acte de décision stratégique ressemble à l’acte de création en art….

Quoi qu’il en soit, Anina eût une idée. Et c’est cette idée qui nous a sauvés. 

Le hasard surgit dans le champ de  bataille sous l’aspect d’une contrainte ou d’une opportunité. Elle eût l’idée de transformer la contrainte, ou le malheur, en chance, en opportunité. 

Le collectif des mamans n’allait pas seulement contester la décision du juge, mais il allait porter le litige devant la plus haute instance juridictionnel : devant le conseil d’Etat  ! 

C’est un peu comme si dans un jeu d’argent après avoir perdu 99% de son trésor, un joueur surenchissait par-dessus l’adversaire par une somme démesurée. C’était un grand bluff. Nous pouvions tout perdre ou bien tout gagner. 

Le risque était grand, il était à la mesure de la mise, et à la mesure de la chance. Nous entrions dans une danse entre le hasard et la certitude

Le risque était grand, il était à la mesure de la mise, et à la mesure de la chance. Nous entrions dans une danse entre le hasard et la certitude. La décision du conseil d’Etat pourrait si elle donnait raison aux méchants de sa décision, la nouvelle loi, la nouvelle règle.  Nous perdrions alors non seulement la bataille pour l’enfant de Marina, mais ce serait la fin tragique de notre histoire : l’injustice l’emporterait, les méchants gagneraient, et la vie des enfants pour qui nous ne battions seraient jetées parmi les ordures à quoi les gens de pouvoir dans le département les vouaient. 

Plus grave encore : nous prenions le risque d’anéantir  le décret gagné il y avait longtemps par le collectif #EcolePourTous et qui était le levier sur quoi nous avions appuyé toute notre campagne. 

Autant dire qu’aller au conseil d’Etat c’était prendre le risque que tout s’effondre. Non seulement perdre notre guerre, mais perdre rétroactivement les guerres de ceux qui nous ont précédés. 

Mais c’était aussi notre chance : nous sentions que nous arrivions à la fin de notre histoire : par accident tout se précipitait. Le drame allait se dénouer.  C’était un face à face terminal dans quoi le collectif des mamans allait s’engager. Il avait  tout à gagner et tout à perdre : aucun calcul ne pouvait nous garantir  la victoire. Alors chacune dans le petit groupe de meneuse, Anina, en premier, surmonta le doute qui l’angoissait, et Mirela et Alisa annoncèrent aux membres du collectif comment elles allaient se rélever. 

Et à vrai dire, en bonnes meneuses, elles dissimulèrent d’abord qu’elles avaient été à terre. Car le courage et l’espérance sont les deux substances qui dans les coeurs de celles qui combattent font gagner la guerre. 

 

Toute cette campagne était un jeu depuis le début, mais un jeu dont la fin peut avoir des conséquences dramatiques sur la réalité

Il fallait mettre toutes les forces du collectif des mamans dans ce dernier acte et pour mobiliser les forces il faut donner courage : Ce qui supposait faire un peu de théâtre. Toute cette campagne était un jeu depuis le début, mais un jeu dont la fin peut avoir des conséquences dramatiques sur la réalité. 

En sortant du bois sans se montrer, le recteur avait commis une faute fatale. Il avait tenté de nous piéger mais son piège, le collectif des mamans  allait  le retourner. Car le dernier acte de cette  histoire, de notre David contre Goliath, c’était maintenant l’histoire de la petite fille innocente Maria, contre le Ministre. On allait engager la responsabilité de ce dernier et le raconter.On dit que le leadership c’est convaincre les autres de passer à l’action en dépit de l’incertitude. C’est pour ça qu’un des plus grands défi de l’action pour la justice, le plus décisif des combats, le lieu de la grande bataille il est dans le coeur des gens. L’acte qui fait la différence c’est celui qui change dans le le coeur des offensés la peur  en courage. 

Mais hélas rien n’est pur dans ce monde. Avant de partir livrer cette dernière bataille, la plus grande, celle dont nous percevions qu’elle était le  grand final -dont les femmes du collectif sortiraient vainqueurs ou plus humilées encore-  elles avaient rassemblé toutes leurs meilleures armes. Et parmi ces armes une était  redoutable. 

Quelques semaines auparavant, dans le cadre d’une autre campagne que j’organisais en lien avec les problématiques rencontrées par des Mineurs non Accompagnées nous avions fait du député européen Raphaël Glucksman un allié. Et ce dernier possédait une arme qui serait utile au dernier acte de l’histoire du collectif des mamans. Son compte Instagram. 

Nous allions l’utiliser. Mais avant cela il fallait l’intéresser à la cause. Après un rendez-vous organisé et préparé, ce fut chose faite. Il serait de la bataille. 

La tactique (l’action) était la suivante  :  le jour de l’audience au conseil d’Etat, le collectif des mamans lancerait une pétition qui serait diffusée sur le compte instagram du député et animée par son équipe. l’Histoire injuste de Marina et son enfant humiliée par la méchante mairesse d’une commune de la Seine-Saint-Denis allait atteindre ce jour même une audience imprévue. Et comme l’affaire serait portée devant le Conseil d’Etat ce ne serait pas seulement la responsabilité de la mairesse qui allait être engagée mais celle du gouvernement français en la personne du Ministre de l’Education. En l’occurrence ici : Pap Ndiaye. C’est lui qui serait la cible de la mise en accusation publique, de la honte. C’est lui qui non seulement deviendrait le méchant de l’histoire mais qui serait aussi en cas de victoire  personne jugée fautive, responsable de cette infâmie. 

aucun mot n’arrivait à lui redonner courage. La peur et la résignation avait repris le dessus : sa peur de maman était le lieu de notre naufrage. Elle refusait d’agir et c’était son droit le plus impérieux.

 

Tout était prêt. Mais rien n’était possible sans que Marina entre en action. La cible était claire, l’arme chargée, il ne manquait que sa décision. Rien n’était possible si elle ne se constituait pas plaignante. Toute l’issue de la guerre dépendait de son hésitation  entre la peur et le courage. le site décisif du champ de  bataille était le secret de son coeur

 

Or, découragée par la défaite inattendue : à nouveau, elle disait “Non !”. Elle avait accordé une fois sa confiance car Alisa et Mirela lui avaient donné espoir. Mais elle avait perdu. . Elle ne croyait plus en le pouvoir du collectif des mamans . C’était dans son consentement que résidait le fin mot de l’histoire. C’est moins dans la décision du juge que dans son coeur que se déciderait la victoire. 

 

Mais rien à faire: aucun mot n’arrivait à lui redonner courage. La peur et la résignation avait repris le dessus : sa peur de maman était le lieu de notre naufrage. Elle refusait d’agir et c’était son droit le plus impérieux. De son point de vue elle n’avait rien à perdre que ce qu’elle estimait perdu déjà comme il avait été pour elle perdu à la naissance : la dignité de son enfant. 

(La suite dans le prochain épisode….)

L’histoire du « collectif des mamans »- Épisode 7/9 : « celui qui domine n’en a jamais assez »

L’histoire du « collectif des mamans »- Épisode 7/9 : « celui qui domine n’en a jamais assez »

Récit de bataille

Le champ de bataille c’est le coeur des gens

Épisode 7/9 : « Celui qui domine n’en a jamais assez! »

Par Pierre Chopinaud

 

 

(Précédemment…)

La pression continuait de monter et le teléphone de Lucile dans son bureau continuait de sonner. Dans le bois, les méchants s’agitaient ; les conseils et menaces des bureaucrates de l’administration publique devenaient de plus en plus rapprochés. Jusqu’à ce qu’un jour d’hiver, quelques mois après la grande action de rentrée scolaire :  tout fut au bord de s’effondrer. Alors que le collectif des mamans était  au plus haut de sa puissance, que le coeur de chacune etait gonflé d’amour, de joie et de fierté, que chacune sentait la grande victoire approcher, un retournement les  mena au bord de la défaite….

“Marina était si faible et si fragile, si impuissante, qu’il ne lui serait pas venue à l’idée qu’elle avait le droit de ne pas subir cette humiliation

Un matin d’hiver, donc, comme cela arrivait encore chaque semaine, une   jeune maman, Marina, qui vivait en bidonville s’était vu refuser l’inscription à l’école de son enfant par la maire de sa commune de résidence. En toute illégalité, elle avait comme nombreux autres parents été humiliée. 

Malheureusement après un an de combat c’était encore la routine pour l’équipe meneuse du collectif des mamans. En dépit des nombreuses petites victoires obtenues, de nombreux maires du 93 préféraient encore être hors la loi et s’exposer au risque d’une campagne de honte publique  qu’accueillir les enfants des squats et des bidonvilles dans les écoles de leur ville.

 Pourquoi ? Parce que accueillir ces enfants dans les écoles, dans la communauté scolaire, comme la loi et les principes de la république les y oblige, c’est reconnaître qu’ils existent, qu’ils ont une dignité, des droits, comme tous les autres. 

Au contraire refuser l’enfant à l’école c’est le rendre invisible, lui et sa famille, c’est les jeter dans le sac à ordure des vies qui ne comptent pas, des morts qu’on ne pleure pas. Et c’est donc se faciliter la tâche lorsque  l’objectif est de faire disparaître le bidonville où il habite. 

Mais revenons à Marina, elle était à nouveau comme le petit berger David impuissant. Après tant d’autres, elle vivait l’humiliation d’être empêchée par un puissant Goliath d’envoyer son fils à l’école.  

Elle était si faible et si fragile, si impuissante, qu’il ne lui serait pas venue à l’idée qu’elle avait le droit de ne pas subir cette humiliation avec son enfant.

 Ce sont les mamans du collectif, fortes de leur courage et de leurs victoires, qui vinrent comme à chaque fois l’entourer, lui expliquer ce qui lui arrivait, et surtout lui dire qu’elle avait, grâce à leur soutien,  le pouvoir de se défendre et de gagner. Si elle décidait d’agir, c’est-à-dire d’aller en justice, dans deux jours son petit David serait sur les bancs de l’école. 

Bien souvent dans le coeur d’un opprimé, la peur conseille, en face de la violence et de l’arbitraire du pouvoir de ne pas agir, craignant que le moindre effort pour renverser la relation d’inégalité, n’aura pour conséquence qu’augmenter le poids qui écrase

Le sentiment qui domine dans le coeur d’une personne en situation de grande privation de pouvoir c’est la peur. Elle ressent le poids de celui, à l’autre bout de la relation, qui la prive de son droit. Celui-là, son premier visage, c’est la dame, ou le monsieur du guichet. Mais la personne opprimée, Marina, sent bien que derrière ce visage, il y des papiers, des bureaux, des responsables : une bureaucratie, qui pèse de tout le poids de ses fondations, de ses étages et de son toit, de toute son architecture. Et sous le toit, le maire ou la mairesse dans son bureau, et son visage qui est le visage de la menace. Et plus une personne est privée de pouvoir, plus le rapport est inégal,  plus le visage de la menace est dangereux et effrayant. Plus il apparaît tout puissant. Être en situation de grande privation de pouvoir, c’est non seulement ne pas pouvoir inscrire son enfant à l’école, mais ça peut-être soi-même ne savoir ni lire ni écrire, ne parler que la seule langue de la maison, ne rien connaître de la structure qui  nous prive de pouvoir (et de droit, de dignité, de santé…) sinon la souffrance et la peur que nous cause sa pression. C’est remettre la décision quant à sa propre défense contre un agression du pouvoir à un autre. En l’occurrence, pour Marina, à son époux, qui partage avec sa femme la même conditon, mais jouit toutefois de la responsablité de décider du mouvement des deux. 

Bien souvent dans le coeur d’un opprimé, la peur conseille, en face de la violence et de l’arbitraire du pouvoir de ne pas agir, craignant que le moindre effort pour renverser la relation d’inégalité, n’aura pour conséquence qu’augmenter le poids qui écrase. Ceci tient à ce que être privé de pouvoir c’est aussi ne pas connaître l’histoire d’injustice ou le rapport de force a été inversé. C’est ne pas connaître l’histoire de David et Goliath qui est si importante et qu’il faut raconter. 

Or c’est un fait bien connu que dans la relation de pouvoir celui qui domine n’en a jamais assez et être faible devant un fort c’est nourrir sa volonté de vous prendre encore. 

Ainsi Marina et son mari dirent aux mamans du collectif : “NON ! C’est trop dangereux. Quelle folie pour nous qui  sommes si petits de tenir tête à des puissants ! Nous n’avons rien  à gagner sinon ’à être écrasés plus encore, humiliés plus encore, souffrir plus encore ! Mieux vaut fuir, prendre ce qu’on a, et aller plus loin trouver ce qu’on trouvera, et notre enfant fera comme nous quand il grandira : ainsi va la vie des notres depuis toujours…”

non seulement l’appartenance à cette communauté avait remplacé la peur par le courage dans leur cœur, la résignation par l’espérance, mais à force de se battre, elles avaient développé un singulier pouvoir de convaincre par la parole.

 C’était sans compter sur le pouvoir de conviction conquis par les mamans du collectif. Avant de former une communauté de lutte, chacune partageait le sentiment de fatalité et de résignation  qu’éprouvaient Marina et son mari. Mais non seulement l’appartenance à cette communauté avait remplacé la peur par le courage dans leur cœur, la résignation par l’espérance, mais à force de se battre, elles avaient développé un singulier pouvoir de convaincre par la parole. 

 

Ainsi elles provoquèrent Marina et son mari en leur disant  que si ils n’avaient pas le courage d’agir pour la dignité de ce qu’ils ont de plus cher au monde, la chair de leur chair, leur enfant : qu’est-ce qu’ils étaient ?  La mère d’un chien mourrait pour défendre  son petit.

 

Ce n’était pas sans provocation. Mais ça toucha leur coeur et leur orgueil, celui de Marina surtout. Pour la première fois de sa vie, elle décida de passer à l’action sans attendre l’avis de son mari. 

 

Le lendemain, elle était au tribunal, en compagnie de Alisa, Mirela, les meneuses du collectif, et de leur avocate Anina Ciuciu. Elle avait surmonté sa peur, trouvé le courage de se dresser avec les autres en face du visage du pouvoir qui l’humiliait. Elle était prête à se battre, à résister,  renverser le rapport de force. 

C’était non seulement la première défaite mais c’était peut-être la fin de la guerre ! Le collectif des mamans avait été frappé par surprise et mis à terre

Mais quelle fut ne pas leur  stupéfaction lorsque, pour la première fois depuis le début de la bataille, contre toute attente, contre toute justice, contre l’esprit et la lettre de la loi,  contre toute espérance, le juge donna raison au méchant Goliath….

 

C’était la catastrophe ! Lorsqu’on est un offensé, le courage qui semaine après semaine a rempli votre coeur, la joie, et la fierté qui comme la boule a force de rouler ont grossi pour être grosses comme le soleil peuvent en un instant être remplacé par le retour de la peur et de la tristesse. C’était non seulement la première défaite mais c’était peut-être la fin de la guerre ! Le collectif des mamans avait été frappé par surprise et mis à terre. Marina dans le coeur de qui les autres mamans avaient allumé la foi leur en voulait : elle l’avait illusionnée. Et les autres commencèrent à douter de leur pouvoir. 

 

Car si le juge avait cette fois donné raison au maire pour quelle raison cette décision n’allait il pas la répeter ? C’était sans doute l’effet des pressions qui du côté des gens de pouvoir arrivait. C’était l’effet obscur de la structure qui contre-attaque. Le collectif des mamans était sonné. 

(La suite dans le prochain épisode….)

L’histoire du « collectif des mamans »- Épisode 6/9 : « Lorsque le pouvoir menace »

L’histoire du « collectif des mamans »- Épisode 6/9 : « Lorsque le pouvoir menace »

Récit de bataille

Le champ de bataille c’est le coeur des gens

Épisode 6/9 : « Lorsque le pouvoir menace! »

Par Pierre Chopinaud

 

 

(Précédemment…)

Après la joie d’avoir accompli toutes  ensemble un coup d’éclat, une grande action,  où chacune avait su jouer au mieux sa partition, où chacune avait donner le meilleur d’elle-même, surmonter sa peur, pour  toutes les autres ; après avoir reçu nombreux message de soutien, d’encouragement et de félicitations de toute la France, il  fallut aux membres du collectif, au bout de quelques jours, quelques semaines, se rendre compte que sur un point au moins elles avaient échoué : elles n’avaient pas vu sortir du bois le loup.

“La pression commençait à monter. C’est une réaction chimique. C’est nous par notre action qui l’avions fait monter : nous avions commencé d’affecter le rapport de force et de le faire basculer.”

Après la grande action de lancement public racontée dans l’épisode précédent,  le drame du collectif des mamans était entré,grâce à France 5, à médiapart, à Kombini,  dans la maison de monsieur et madame tout le monde : “ Comment ? En France, en  2024, “on” empêche des enfants d’aller à l’école parce qu’ils sont pauvres ?

Mais ce “on” ce n’était pas “le grand méchant loup” de l’ histoire : M. le Recteur. le collectif des mamans n’avait pas réussi à lui donner un nom et un visage. Il était encore caché dans la pénombre de son bois. Il n’avait montré ni son nez, ni sa queue, et avait encore moins accordé le rendez-vous demandé par Mirela, meneuse du collectif, lors de l’action.. Lorsqu’une cible n’est pas visible ça veut dire que votre flèche ne l’a pas touchée, ça veut même dire que vous avez du mal la viser. “On” : c’est personne. On ne peut lancer une flèche sur “personne”. En revanche,  un certain nombre de gens puissants se sont sentis visés. La structure discriminatoire avait été affectée. 

Les maires des villes qui étaient mis en cause dans la plainte et dont certains médias avaient parlé ;  mais aussi les dirigeants de l’administration publique en charge de la lutte contre la pauvreté. Les flèches n’étaient pas tombées dans le désert. Le recteur avait peut-être esquivé mais d’autres responsables avaient été affectés. Ou peut-être :  il avait été touché mais avait envoyé d’autres exposer leurs plaies.

“Et il n’y pas de privilèges sans qu’il y ait en face des dépossédés. Ce dont certains jouissent c’est toujours ce dont certains sont privés. La structure organise cette inégalité.”

C’est alors que Lucile, une des membres de l’équipe meneuse, dans son bureau, a commencé à recevoir des appels des bureaucrates de l’administration publique. Le ton allait de l’amical conseil “ ça n’est pas comme ça qu’il faut faire” à la menace : “nous allons  faire couper les subventions publiques que vous recevez.” La pression commençait à monter. C’est une réaction chimique. C’est le collectif des mamans qui  par ses actions l’avait fait montée : le collectif avait commencé d’affecter le rapport de force et de le faire basculer. 

Lorsque le pouvoir menace c’est inquiétant mais c’est aussi bon signe : ça veut dire que la campagne d’actions est efficace. Ca veut dire que les offensés qui se sont mis en action ont construit déjà du pouvoir. Il faut évaluer la riposte, la considérer et s’adapter. Surtout ne pas céder. 

Lorsqu’on agit pour provoquer un changement structurel, la structure se défend, et si la structure remue c’est qu’elle a été affectée. Plus on l’affect,  plus elle est coriace, plus ceux qui jouissent de privilèges qu’elle leur accorde se sentent menacés. Et il n’y pas de privilège sans qu’il y ait en face des dépossédés. Ce dont certains jouissent c’est toujours ce dont certains sont privés. La structure organise cette inégalité. 

“Le changement n’était pas accompli. Mais les armes étaient encore bien chargées.

 

Bref. La menace était encore trop faible pour que le collectif des mamans change  de route et ses membres  avaient un goût d’inachevé : l’objectif de la grande action de lancement était d’être reçu par le grand méchant loup qui n’avait pas daigné se montrer. 

Par ailleurs le problème demeurait : chaque semaine, des parents se voyaient en mairie dans le 93 refuser l’inscription à l’école de leur enfant. Toujours pour le même motif : ils habitent dans un squat ou un bidonville ou à la rue. Toujours par le même moyen : un papier manque au dossier : le papier impossible à se procurer. Toujours dans la même illégalité. La loi était du côté des mamans. Le changement n’était pas accompli. Mais les armes étaient encore bien chargées.

Les héroïnes, les mamans du collectif, sont donc repartis au combat. Et puisque leurs armes étaient les bonnes, chaque fois elles gagnaient : les employés de mairie et les élus cédaient devant la crainte d’être condamnés par la justice et montrés du doigt dans la presse pour avoir empêché  un enfant pauvre d’accéder à l’école. Et c’était chaque fois des petites qui remplissaient leur coeur de mamans de joie et de fierté, c’est-à-dire de pouvoir. La pression continuait de monter et le teléphone de Lucile dans son bureau continuait de sonner. Dans le bois, les méchants s’agitaient ; les conseils et menaces des bureaucrates de l’administration publique devenaient de plus en plus rapprochés. 

Jusqu’à ce qu’un jour d’hiver, quelques mois après la grande action de rentrée scolaire :  tout fut au bord de s’effondrer. Alors que le collectif des mamans était  au plus haut de sa puissance, que le coeur de chacune etait gonflé d’amour, de joie et de fierté, que chacune sentait la grande victoire approcher, un retournement les  mena au bord de la défaite….

 

(La suite dans le prochain épisode….)

L’histoire du « collectif des mamans »- Épisode 5/9 : « Que le spectacle commence ! »

L’histoire du « collectif des mamans »- Épisode 5/9 : « Que le spectacle commence ! »

Récit de bataille

Le champ de bataille c’est le coeur des gens

Épisode 5/9 : « Que le spectacle commence ! »

Par Pierre Chopinaud

 

 

(Précédemment…)

La dernière fois, un de ces importants personnages, devant l’intransigeance des meneuses du collectif des mamans qui exigeaient l’inscription immédiate d’une enfant à l’école, est sorti de la salle en pleurant d’impuissance :  “comment vous pouvez nous faire ça ? Comment vous pouvez faire ça à Monsieur le maire qui est quelqu’un de si bon ?” Le “ça” en question c’était simplement le pouvoir de faire respecter le droit à l’école d’un enfant rom et imposer que sa vie a la même valeur que la vie des enfants de l’importante dame qui pleure. La peur avait changé de camp. 

“ la fondation : c’est tout ce travail souterrain et invisible qui est le préalable au développement d’une  organisation politique radicale.”

C’était maintenant le début du printemps, il y avait six mois que Alisa, Mirela, Lucile et Emmanuelle  avaient semé les premières graines de l’aventure du collectif des mamans et déjà les premières fleurs sous le soleil s’étaient ouvertes, les premières petites victoires, les premières joies, les premiers sourires revenus sur le visage des enfants et de leurs mamans. Mais ce qui avait eu lieu durant ces six mois était resté dans l’ombre. Les douze mamans qui formaient le collectif avaient été transformées en femmes d’action par la parole de deux d’entres elles, Alisa et Mirela, qui avaient assumé le rôle de meneuse, c’est-à-dire la responsabilité de rendre les autres capables de s’engager à la poursuite d’un objectif commun.

Par le verbe, elles avaient dans le coeur de ces femmes remplacé la peur par le courage. Chacune était devenue une soldate, une militante déterminée à se battre en raison de la valeur qu’elle accorde à la vie de ses enfants. Avec Alisa et Mirela, Lucile et Emmanuelle formaient l’équipe meneuse : la locomotive qui entraînait chaque wagon du collectif dans l’action, en  lui donnant son sens : c’est-à-dire à la fois sa direction stratégique, et sa signification (son motif et sa justification). L’équipe meneuse avait donc conçu le plan de bataille, la voie par laquelle elles allaient toutes ensemble passer  pour atteindre leur destination.. Elles avaient donc conçu le grand mouvement du drame qu’elles allaient jouer, elles avaient campé les personnages, les petites bergères assoiffées de justice qu’elles étaient, comme David, et le méchant Goliath, le recteur d’Académie, elles avaient même déjà obtenues des petites victoires, comme pour aiguiser leurs armes, mais tout cela était encore resté secret : le film dont elles étaient les héroïnes n’avait aux yeux du grand public pas encore commencé.  

Durant ces six mois, ce à quoi l’équipe meneuse avait oeuvré avec succès c’est à ce que l’on appelle dans l’organisation politique radicale la fondation : c’est tout ce travail souterrain et invisible qui engage tant la tête (concevoir la stratégie, le plan de bataille) que le coeur (recruter, unir, encourager) ainsi que la main (entraîner, forger ses armes) qui est le préalable indispensable au déclenchement d’une campagne stratégique au cours de laquelle va se développer et grandir une organisation de pouvoir. C’est le temps de la grossesse, si je puis dire, de la maturation in utero, sans quoi au grand jour ne sortirait qu’un avorton sans puissance, un feu de paille, ou un coup d’épée dans l’eau. 

Désormais il était temps d’entrer en scène, dans la lumière, de lever le rideau. 

“Roxana vit le portrait du maire, elle rougit de son audace, et avec un mélange de honte et de fierté, elle demanda à son avocate “c’est vraiment contre lui qu’on a gagné ?  David avait vaincu Goliath.”

Mais avant cela permettez moi de revenir  une dernière fois sur moment de lumière émotionnelle  qui a ébloui durant ces six mois  notre travail de fondation car si je ne le fais pas maintenant il restera à jamais dans l’ombre. C’est un moment simple : mais la pure joie qui s’y exprime est précisément la manifestation du sens dont je vous parlais plus haut, qui indique à la fois la direction et le motif, mais aussi et surtout qui donne, en dépit du contexte d’incertitude qui caractérise toute action politique, la confiance, proche de la certitude, c’est–à-dire la foi, que la victoire est au bout.  

Lors de la dernière phase de la fondation, la collectif des mamans avait déclenché une première tactique qui avait consisté en une campagne de testing dont le but était de constituer les preuves qui allaient servir lors de la première grande action publique de lancement que je vais bientôt vous raconter. Et un des résultats  de cette première tactique fut le renaissance du courage et la fierté, de la dignité sur le visage d’une des mamans militantes en particulier : qui s’appelle Roxana. Précisément au moment où elle entrait dans une mairie communiste de Seine-Saint-Denis  au côté de son avocate, maître Anina Ciuciu. Durant neuf  neuf mois Roxana avait été empêché l d’inscrire sa petite fille de cinq ans à l’école de la ville  par l’administration. Tous les services s’étaient coalisés pour la piéger, depuis l’employée du guichet jusqu’à l’élu en charge de l’école. Elle avait tout essayé. Rien n’avait marché : neuf mois durant, elle était désespérée. Elle n’avait pas eu le pouvoir simple d’inscrire sa petit fille de cinq ans à l’école. Elle était humiliée. Toute la bureaucratie municipale l’en avait empêchée parce qu’elle et sa fille habitait dans un bidonville que le maire et son équipe avait décidé, par toute la force de leur pouvoir, de faire disparaître. Mais ce jour-là, neuf mois après : Roxana entrait dans la mairie comme si elle en était propriétaire, elle était même gênée que les employés lui ouvre les portes les unes après les autres avec tant d’obséquiosité, jusqu’à la porte de l’élu à l’éducation qui l’avait durant neuf mois humiliée. La consigne avait été donnée par le maire lui-même de recevoir Roxana avec le plus grand respect et de lui remettre le papier qu’elle était venue chercher : l’inscription à l’école de sa fille. Le juge l’avait ordonné. Le maire avait été condamné à payer et afin d’ éviter la campagne de honte publique que le collectif des mamans faisait peser sur sa tête comme une épée de Damoclés il s’était décidé d’éxécuter prestement ce que Roxana éxigeait. En effet quelle mauvaise publicité pour une personnalité d’extrême-gauche antiraciste d’être montré en flagrant délit de discrimination raciale. Lorsque Roxana, dans le bureau de l’élu vit le cadre accroché au mur d’un portrait du mairie, elle rougit de son audace, et avec un mélange de honte et de fierté, elle demanda à son avocate : “c’est vraiment contre lui qu’on a gagné ? David avait vaincu Goliath. 

“Cette première scène avait tout d’une exposition : il s’agissait pour le collectif des mamans d’exposer le drame qu’elles allaient jouer durant un an, ses personnages, les héroïnes, le méchant, et donner une idée de l’issue désirable”

Mais revenons maintenant à notre levée de rideau :  le temps de la fondation était achevé : l’organisation était enracinée profondément dans le coeur, la tête et les mains des femmes qui la constituaient. Il était tant maintenant que le spectacle commence !

Cette première scène avait tout d’une exposition : il s’agissait pour le collectif des mamans d’exposer le drame qu’elles allaient jouer durant un an, ses personnages, les héroïnes, le méchant, et donner une idée de l’issue désirable. Le drame c’était que Alisa, Mirela, Ana Maria, Roxana et les autres rencontraient une injustice effroyable au moment d’inscrire comme toute maman leur petite fille ou leur petit garçon à l’école, elles rencontraient un refus discriminatoire parce qu’elles habitaient dans un bidonville, et qu’elles étaient perçues comme des femmes roms. Les personnages, les héroïnes, c’était elles : c’était à elles que lors de la grande première les spectateurs seraient conduits  à s’identifier par l’émotion. Le méchant, l’infâme coupable de cette faute ignoble, le méchant, le détestable, le puissant, serait le recteur de l’Académie, et dans cette histoire, au second plan, il aurait des lieutenants, tout aussi haïssables : les maires du département. L’issue souhaitable serait que les héroïnes de l’histoire par le courage et leur engagement dans l’action, scène après scène, rendent le prix de leur faute si méchant au puissant, tant financièrement que politiquement qu’il serait forcé, pour ne plus avoir à payer, de mettre fin à la discrimination : car ceci était en son pouvoir, et ne dépendait que de sa décision. Mais comme dans toutes les bonnes histoires, on ne peut jamais être certain de l’issue dés le commencement. 

Alisa et Mirela, les deux mamans meneuses ont alors réuni plusieurs fois l’ensemble des membres du collectif pour imaginer ensemble cette première scène : ça serait quoi cette première  grande action publique de lancement ? Elles savaient déjà qu’elles mettraient en scène et dramatiseraient la plainte que certaines de mamans allaient ce jour-là déposer collectivement  contre le recteur et les maires du département. Le problème c’était qu’au XXIème siècle, pour saisir la justice, il suffisait à l’avocate d’envoyer un papier par courriel. Rien de très palpitant. Il fallait donc rendre l’acte spectaculaire. Elles décidèrent qu’elles adresseraient une lettre au recteur pour lui demander un rendez-vous et cette lettre, elles la placèrent au milieu d’un grand cadre qu’elles pourraient montrer. Elles décidèrent que  l’action  aurait lieu le jour suivant la rentrée des classes devant le tribunal : elles instaleraient une salle de classe pour leurs enfants qui étaient empêchées par les méchant d’aller à l’école : quelle saillant contraste, pendant que toute la France regarde à la télé comme chaque année ses enfants faire leur rentrée des classes, un groupe de mamans dirait “tous les enfants ? Non… pas les nôtres…”

Puis elles imaginèrent des slogans qu’elles accrocheraient sur les petits cartables de leurs enfants qui iraient faire la classe devant le tribunal, elles préparèrent une grande banderole où serait inscrit le nom de leur groupe : “collectif des mamans, l’école pour nos enfants” et donnèrent un nom à leur action : “la classe des réfusés de l’école”. 

Durant cette phase d’imagination de la mise en scène,  Emmanuelle et Lucile préparaient les cafés et prenaient des notes, les autres salariés de l’équipe d’Askola qui étaient des hommes, s’étaient proposés de participer au fleurissement de ce collectif dont ils étaient fiers des victoires puisqu’elles facilitaient aussi leur travail quotidien de médiateurs sociaux : ils trouvèrent leur place d’alliés lors de cette action en proposant de  s’occuper le jour J des enfants pendant que les membres du collectif concevaient la suite de leur plan. 

 

“L’art de l’organisation politique radical ressemble beaucoup  au travail d’un metteur en scène  : il s’agit de dramatiser, d’écrire des dialogues, de disposer des acteurs, et de trouver ceux qui fabriqueront les images ”

Voilà, la mise en scène était prête… Mais pour que le spectacle commence il manquait encore la lumière, les feux de la rampe : il manquait la presse, et si je puis dire, les dialogues. Pour que le public s’émeuve du drame, et s’associe par empathie aux héroïnes qu’allait devenir les mamans-militantes il fallait que les caméras tournent. L’art de l’organisateur politique radical ressemble beaucoup aussi au travail d’un metteur en scène ou d’un réalisateur : il s’agit de dramatiser, d’écrire des dialogues, de disposer des acteurs, et de trouver ceux qui fabriqueront les images tout en s’assurant que ces images racontent bien le drame qu’il a conçu collectivement avec les héroïnes de l’histoire qui ont intérêt, pour leur vie réelle, à ce que la fin de l’histoire soit bien la victoire de David contre Goliath, car il en dépend de la vie des gens.  

D’ores et déjà au cours de la fondation, nous avions emmené dans l’embarcation, après l’avoir ralliée, Faiza Zerouala, de Mediapart. Elle serait non seulement présente le jour de l’action mais elle avait déjà accompagné incognito, lors de la fondation, dans l’ombre, certaines des mamans lors de leurs combats en duel au guichet des mairies pour être témoin directe de la discrimination. Puis suivant un angle que nous avons pensé collectif et qui reprenait le drame général de l’histoire : des mamans veulent faire payer aux puissants maires et recteurs le prix de la dignité de leurs enfants -Lucile rédigea et diffusa (avec l’aide d’une alliée, Fatima Hammouch de Next Level)  un communiqué de presse, puis le lança comme le fil d’une canne à pêche dans l’étang. Et des journalistes  ont mordu à l’hameçon. Il s’agissait chaque fois, pour Lucile, lorsque l’un d’entre eux manifestait de l’intérêt de s’assurer qu’il serait fidèle à l’angle que nous avions imaginé, qu’il était sincèrement sensible et respectueux du combat mené, et qu’à la fin il ne raconterait pas une histoire que nous ne souhaitions pas raconter. 

Puis il s’ est agi pour les mamans du collectif de désigner leur porte-parole, celles qui seraient les actrices principales. Il y eut Mirela, Alisa et Alina ainsi que parmi les avocats, Anina Ciuciu. Il s’ est agit alors de concevoir avec chacune d’entre elles le texte qu’elles diraient lors de l’action.  Puis deux semaines avant le jour J commencèrent les répétitions dirigées par Lucile et Emmanuelle : chaque actrice répéta comme si c’était le jour de son premiere grand rôle. 

 

 “Le méchant de l’histoire devait aussi, à cette occasion, faire  sa grande entrée sur scène. Il s’agissait en effet de le faire sortir du bois comme un loup. C’était un des buts de l’opération. Nous devions le pousser dans la lumière parce que toute bonne histoire a besoin qu’on voit la queue  d’un  loup. “

Et le lendemain de la rentrée, elles étaient  devant le tribunal. Comme il fallait qu’il y ait du monde : elles sont venues, suivant mon conseil, avec leur maris, les enfants, les frères, ls soeurs, les amies, et les belle-mères. C’était le carnaval, il y avait les enfants, avec des cartables sur lesquels étaient accrochés les slogans, la banderole où leurs mères avaient écrit : “l’école pour nos enfants”. Devant les caméras, Anina, Mirela, Alisa, Alina ont raconté leur histoire, l’histoire de leurs enfants, l’injustice qui leur était faite et celui qu’elle tenait pour le responsable : le grand méchant recteur ainsi que ses lieutenants :  les maires du département. Le méchant de l’histoire devait aussi, à cette occasion faire  sa grande entrée sur scène. Il s’agissait en effet de le faire sortir du bois comme un loup. C’était un des buts de l’opération. Nous devions le pousser dans la lumière parce que toute bonne histoire a besoin qu’on voit le visage d’un méchant.  C’est pour ça que devant les caméras Mirela tendit une lettre encadrée adressée à son nom en l’appelant publiquement à leur accorder un rendez-vous. 

Le soir et le lendemain, la France avait entendu parler de ces mères-courage  et s’était ému de leur histoire. Faiza Zerouala publia son reportage dans médiapart   Il y eut un  sujet à un heure de grande écoute dans l’émission  C à vous,  un autre reportage dans Kombini,  un article dans 20 minutes et d’autres encore… 

“A la fin de l’action, de la campagne, qu’elle soit victorieuse ou non, le héros rentre dans l’ombre car la lumière n’est plus d’aucune utilité à la cause, et que comme un acteur, il rentre dans le réel, après la fin du jeu.”

Il faut savoir que faire parler de soi, attirer la lumière sur soi  n’est jamais une fin en soi dans l’organisation  politique radicale, c’est un moyen, une tactique ou un stratagème parmi d’autres. C’est un jeu.

D’ailleurs en toute rigueur le mot  “média”  signifie “moyen”. Un grand nombre de causes naufragent,  parce que leur héros confond le média avec la fin, et la cause avec le moyen d’y parvenir. Dans une bonne organisation politique radicale, c’est-à-dire une organisation qui construir du pouvoir et au moyen de ce pouvoir change réellement le monde,  à la fin de l’action, de la campagne, qu’elle soit victorieuse ou non, le héros rentre dans l’ombre car la lumière n’est plus d’aucune utilité à la cause, et que comme un acteur, il rentre dans le réel, après la fin du jeu. D’ailleurs, il  n’y pas de meilleur indice qu’une cause est perdu que de voir son porte-parole ne plus quitter les feux de la rampe. 

Après la joie d’avoir accompli toutes  ensemble un coup d’éclat, une grande action,  où chacune avait su jouer au mieux sa partition, où chacune avait donner le meilleur d’elle-même, surmonter sa peur, pour  toutes les autres ; après avoir reçu nombreux messaged de soutien, d’encouragement et de félicitations de toute la France, il  fallut aux membres du collectif, au bout de quelques jours, quelques semaines, se rendre compte que sur un point au moins elles avaient échoué : elles n’avaient pas vu sortir du bois le loup. La presse avait à peine mentionné son nom. Il avait manqué au début du film un personnage, et pas n’importe lequel : le méchant.

C’est indirectement et sans se montrer qu’il a réagi quelques semaines après  à la grande action de lancement public du collectif des mamans, habilement, et pas du tout de la façon dont nous l’attendions….

(La suite dans le prochain épisode….)

L’histoire du « collectif des mamans »- Épisode 4/9 : «Rendre l’invisible visible »

L’histoire du « collectif des mamans »- Épisode 4/9 : «Rendre l’invisible visible »

Récit de bataille

Le champ de bataille c’est le coeur des gens

Épisode 4/9 : « Rendre l’invisible visible »

Par Pierre Chopinaud

 

 

(Précédemment…)

La cible ne serait ni tous les maires, ni le ministre, elle serait au milieu, à la bonne hauteur : ce serait le recteur d’académie. Voilà, le méchant ça serait lui. Le problème  c’est que c’était ni Godzilla, ni le Joker, personne n’avait encore entendu parler de lui, il allait donc falloir en faire un personnage. Mirela, Alisa, Emmanuelle et Lucie ont  imprimé une photo de lui,  investigué sa carrière, deviné ses valeurs : elles ont campé son personnage. Ca y est le casting  était complet  : le collectif des mamans allait pouvoir s’entraîner au combat et passer à l’assaut… 

 “ Le  premier enjeu tactique a consisté à inventer un stratagème par quoi nous allions rendre l’invisible visible : constituer la preuve

 Alisa, Mirella, Lucile et Emmanuelle étaient prêtes pour le premier grand épisode du film dont le collectif des mamans allait être l’héroïne, pour la mise en oeuvre de leur première tactique, la première bataille, la première action. Et comme pour des acteurs qui vont jouer une scène ou des soldats qui vont partir au combat, elles ont commencé, avec mon aide,,  par de l’entraînement, des répétitions, des simulations. 

La première tactique devait permettre d’aller chercher les preuves des refus discriminatoires d’inscription scolaire. Or si les structures publiques savent discriminer avec méthode elles savent aussi structurellement rendre invisible la discrimination. Le  premier enjeu tactique a consisté à inventer un stratagème par quoi nous allions rendre l’invisible visible : constituer la preuve. Nous avons donc élaboré un protocole qui consistait dans tout ce que devrait dire -et dans quel ordre- une maman-soldat-actrice, lorsque elle irait en mairie inscrire son enfant à l’école. Non seulement ce qu’elle devait faire et dire, mais aussi faire faire et faire dire à son interlocuteur. Nous avons écrit donc une scène avec dialogues qui variait en fonction de l’attitude de l’employé municipal : chaque maman devait connaître son rôle par coeur et surtout : chaque maman devait en entrant déclencher l’enregistreur de son téléphone afin de capturer l’infraction à la loi dont l’institution par ses agents se rendait coupable, mais égalemement les mots discriminatoires, racistes et insultants qui constituent, dans le monde tel qu’il est, la façon dont la société s’adresse quotidiennement à ces mamans et leur enfants. 

Il s’agissait donc de pousser à l’extrême, jusqu’à la caricature, sa propre vulnérabilité,  sa propre  faiblesse, pour la transformer en force et, par ce subterfuge, à  pousser l’adversaire à l’erreur

Une fois le stratagème établi, elles se sont entraînées, dans les petits camions-école de Askola, transformés  en salles d’entraînement, en jouant des jeux de rôles : l’une jouait la maman, l’autre jouait l’employé municipal  jusqu’à ce que chacune maîtrise assez son texte, son rôle, l’attitude à adopter en fonction des réactions de l’adversaire,  pour aller avec confiance au “combat” :  à la chasse aux preuves. 

Nous savions que si c’étaient les membres meneuses, à savoir Mirela et Alisa qui partaient au combat en duel contre les agents municipaux, nous avions de grandes chances de perdre. Bien sûr elles avaient plus d’expérience, d’assurance, de confiance en elles. Mais dans la mesure où, comme elles exerçaient au quotidien le métier de médiatrice scolaire, elles étaient identifiées par les agents municipaux. Ces derniers seraient méfiants et ne seraient pas trompés par le stratagème. Toutes ont décidé ensemble que ce serait les nouvelles membres qui partiraient au front. Lorsqu’une femme ferait appelle à l’association Askola pour inscire son enfant à l’école, se serait une membre “anonyme” du collectif des mamans qui l’accompagnerait faire l’inscription. Mais sous son anonymat elle cacherait sa maîtrise d’actrices, de soldate, de militante

Une des consignes qu’elles ont reçues c’était de surjouer, non seulement cet anonymat, mais surtout l’image stéréotypée que se font les agents municipaux des mamans qui vivent en bidonville. Elles devaient apparaître naïves, vulnérables, exagérer leur difficulté à comprendre le français et à s’exprimer. Ainsi l’adversaire serait en confiance, éprouverait à l’excès son pouvoir et son sentiment de domination et s’abandonnerait sans méfiance aux habituelles humiliations et discriminations.  Il s’agirait donc de pousser à l’extrême, jusqu’à la caricature, sa propre vulnérabilité,  sa propre  faiblesse, pour la transformer en force et, par ce subterfuge, à  pousser l’adversaire à l’erreur, et obtenir de lui les armes – les preuves, par quoi il se ferait battre. 

ce fut victoire sur victoire, pendant tout l’automne : chaque fois l’offensant refus était transformé en arme qui était retournée, non seulement contre l’agent municipal,  mais contre tous ses supérieurs, jusqu’au maire de la ville, qui était en dernier ressort le coupable

Et ça n’a pas manqué, ce fut victoire sur victoire, pendant tout l’automne : chaque fois l’offensant refus était transformé en arme qui était retournée, non seulement contre l’agent municipal,  mais contre tous ses supérieurs, jusqu’au maire de la ville, qui était en dernier ressort le coupable. Chaque fois le duel tournait en la faveur de la maman qui obtenait  une inscription rapide à  l’école, grâce à l’épée de Damoclès que faisait peser le collectif sur tout le service municipal. Loin du front, “à l’arrière”, derrière le clavier de son ordinateur ou le mirco de son  téléphone Lucile jouait son rôle, elle adressait la menace : “nous avons la preuve de votre infraction à la loi, vous avez illégalement refuser d’inscrire un  enfant à l’école pour des raisons racistes, nous allons saisir le tribunal et prévenir la presse si vous ne vous exécutez pas !”

Les mamans rassemblées en collectif organisé, avaient,  dés cette première action, forger le glaive qui allait faire trembler les  césars du département, et qui ferait bientôt, nous le verrons,  trembler jusqu’au cabinet du ministre de l’Education. 

Mais revenons au présent : si l’épée de Damoclès ne suffisait pas, le collectif des mamans mettait la menace à exécution et Maîtres Ciuciu, Crusoé et Stoffaneller, les avocats alliés, passaient à l’action. La loi était du côté des mamans. Les méchants étaient à tous les coups perdants. C’était échec et mat de tous les côtés. Au-delà de ces premiers duels remportés, de ces petite victories qui s’enfilaient les unes derrières les autres comme des perles sur le collier de gloire de l’organisation, c’était chaque fois autant de preuves qui tombaient dans l’escarcelle en vue de la première grande action publique, le lancement du grand drame où les mamans allaient demander  publiquement au grand méchant recteur de payer le prix de l’offense faite à leurs enfants. 

 

le spectacle de la fierté et du courage qui remplacent la peur et la résignation dans les coeurs. C’est-à-dire la naissance de la foi partagée qui relie les offensées en un seul choeur

C’est alors que je commençais à recevoir,  en tant qu’organizer, la plus belle récompense après l’effort : le spectacle de la fierté et du courage qui remplacent la peur et la résignation dans les coeurs. C’est-à-dire la naissance de la foi partagée qui relie les offensées en un seul choeur. Je ne suis pas religieux mais je sais que c’est cet instant que partagent par exemple le chrétiens la nuit de pâques lorsque la lumière se partage entre tous, par les bougies, de flammes en flammes. Rendre l’invisible visible ce n’est pas seulement capturer la preuve. C’est voir s’allumer ce qui fait l’humanité des femmes et des hommes : la certitude que la justice arrive, non pas par hasard, mais par l’action. 

Après des années à faire l’expérience de l’humiliation, non seulement en tant que maman  coupable d’appartenir à un groupe méprisé et qui voit la vie de son enfant dégradée, humiliée mais aussi, en tant que travailleuse sociale qui n’arrive à rien changer, malgré la loi, malgré la morale, malgré que tout le monde apprend depuis qu’il est tout petit que la vie de tous les enfants se valent….Après des années de tristesse et de résignation, la peur commençait de changer de camp. Les derniers remplaçaient les premiers, la justice était proche. 

Comment vous pouvez faire ça à Monsieur le maire qui est quelqu’un de si bon ?” Le “ça” en question c’était simplement le pouvoir de faire respecter le droit à l’école d’un enfant rom et imposer que sa vie a la même valeur que la vie des enfants de l’importante dame qui pleure. La peur avait changé de camp.

Je le sus avec certitude comme on sait que le printemps arrive en voyant les fleurs éclore lorsque Lucile, Emmanuelle, et Mirela me racontèrent un rendez vous qu’elles avaient eu, après le rude combat d’une maman au guichet avec le cabinet du maire d’une grande ville du département. Il y avait encore un mois, ces hommes et ces femmes “importants” étaient celles et ceux qui jetaient des rochers sur les mamans et les enfants qui arpentaient, depuis le bidonville, la montagne qu’est pour eux le chemin de l’école. A présent, les filles étaient assises au sommet en face d’eux. Elles les regardaient droit dans les yeux car c’étaient elles maintenant qui tenaient un rocher – la condamnation par le tribunal, la honte publique- au-dessus de leur tête. Ce jour-là, un des ces importants personnages, devant l’intransigeance des meneuses du collectif des mamans qui exigeaient l’inscription immédiate d’une enfant à l’école, est sorti de la salle en pleurant d’impuissance :  “comment vous pouvez nous faire ça ? Comment vous pouvez faire ça à Monsieur le maire qui est quelqu’un de si bon ?” Le “ça” en question c’était simplement le pouvoir de faire respecter le droit à l’école d’un enfant rom et imposer que sa vie a la même valeur que la vie des enfants de l’importante dame qui pleure. La peur avait changé de camp. 

(La suite dans le prochain épisode)

 

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