Récit de bataille

La révolte du « camp des familles tizganes »

Épisode 5/9 : « Renverser l’Histoire »

Par Pierre Chopinaud

Les épisodes de la série  sont tirés d’une conférence prononcée  par Pierre Chopinaud le 16 mai 2025 à Berlin pour  l’Institut Rom Européen pour l’art et la culture (Eriac).

 

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« Ainsi nous avions besoin, et vous avez encore besoin, de trouver le moyen de donner le courage aux gens de passer à l’action, nous avions besoin de développer, par le leadership, leur agentivité, comme on dit à l’université. Or parmi les techniques de leadership qu’on utilise, dans l’organisation politique radicale, pour entraîner les gens à agir il y a le pouvoir de raconter des histoires, qui est le pouvoir propre de la parole, dont est capable quiconque possède une langue, une tête, et un cœur. Ecouter les discours de Martin Luther King, écoutez à les entendre ce qui fait votre cœur vibrer, vous fait pleurer, non de tristesse, mais de la joie qui éprouve celui qui va s’engager« 

 

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En 1943, Hugo avait dix ans. C’est de sa bouche, 70 ans après, que pour la première nous entendîmes raconté  que les roms et les sintis avaient organisé un acte d’insurrection, le 16 mai 1944,  dans Auschiwtz-Birkenau

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Donc, en 2010, avec mon ami Saimir , nous nous sommes dits qu’il nous fallait,  pour donner le courage aux gens d’agir politiquement, reformer le récit qui nous enveloppait. C’est alors que Saimir, qui était déjà un plus âgé, s’est souvenu de deux choses, plus précisément de deux histoires justement : 

La première c’était l’histoire de Hugo Hollenreiner qu’il retrouva au fond de sa mémoire, comme il se souvenait l’avoir entendu de sa bouche même il y avait quelques années. Hugo, aujourd’hui décédé, avait près de 70 ans alors. Il était un sinto de nationalité allemande, né en 1933, l’année précisément où Adolphe Hitler avait accédé au pouvoir. Pensant que ça les protégerait, comme pour montrer leur loyauté envers la nation allemande à quoi ils sentaient qu’ils appartenaient,  ses parents lui avaient donné pour second prénom Adolphe. 

Mais rien n’y fit. Après le décret antitsigane du 16 décembre 1942, le « auschiwtz erlass », promulgué par Himmler qui a décidé de l’extermination raciale des roms, des manouches, des sintis et des voyageurs, Hugo est avec sa famille arrêté et déporté début 1943 dans le « camp des familles tziganes” d’Auschiwtz II Birkenau. 

Le père de Hugo avait été, avant d’être déporté, un soldat dans l’armée allemande. Après le décret, il a été exclu de l’armée et sa nationalité lui a été retirée. C’était un homme jeune et robuste, courageux. En 1943, Hugo avait dix ans. Ainsi c’est de sa bouche, 60 ans après, que pour la première nous entendîmes raconté  que les roms et les sintis avaient organisé un acte d’insurrection dans Birkenau. Hugo s’en souvenait. Il l’avait vu de ses yeux. Son père avait été un meneur et un organisateur de cette révolte. Après le 16 mai 1944, son père et les autres meneurs, avaient avec leur famille transféré dans d’autres camps. Pour Hugo, ses frères et ses sœurs, et son père, ce fut Bergen Belsen. 

 

 

 

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nous tenions l’histoire que  nous allions raconter, nous tenions le fait sur lequel nous appuyer pour renverser l’histoire, pour la transformer d’une histoire de seul souffrance et de passivité, de peur, et d’horreur,  en une histoire d’action et de courage, d’héroïsme et de beauté.

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Ca y est nous tenions l’histoire que  nous allions raconter, nous tenions le fait sur lequel nous appuyer pour renverser l’histoire, pour la transformer d’une histoire de seul souffrance et de passivité, de peur, et d’horreur,  en une histoire d’action et de courage, d’héroïsme et de beauté. 

Puis, Saimir s’est souvenu d’une seconde histoire. Il s’est souvenu d’un petit homme qu’il avait entendu lors d’une de ces ennuyeuses cérémonies d’hommage et d’honneur dans le hall de l’hotel de ville de paris, en présence de personnages officiels qui se donnent de l’importance, de quelques représentants d’organisations solitaires, et en l’absence de toutes personne de la communauté. Il se souvenait vaguement qu’au milieu de l’indifférence, de l’ennui, de l’hypocrisie qui accompagne ce genre de cérémonie, le petit homme et son histoire avait frappé son esprit. Il mit plusieurs jours à rechercher dans sa mémoire, dans sa boîte mail, dans ses papiers, son nom. 

C’était Raymond Gurême.

« Nous avions trouvé Raymond Gurême. Il nous attendait assis sur le perron du petit chalet en pilotis de son gendre, sous une ampoule jaune qui éclairait son petit chapeau dans la nuit »

 

Après quelques coups de fil nous avons réussi à établir le contact avec lui et lui donner rendez-vous chez lui, à l’extrémité sud de la région parisienne, un soir de mars 2010. Nous sommes arrivés, il faisait déjà nuit, et nous nous sommes perdus plusieurs fois. C’était en lisière de forêt. Sur des kilomètres, il y avait, de part et d’autre des chemins et des routes, des centaines et des centaines de caravanes. Nous avions une adresse et un GPS. Mais même le GPS ne comprenait plus rien. La famille Gurême est une famille de manouche voyageur et circassien qui vit en caravane mais qui a renoncé depuis plusieurs décennies au voyage car ce mode de vie est rendu impossible par les politiques répressives de l’Etat français. Les frères, les sœurs, puis les enfants, les cousins, les proches ont acheté successivement des terrains dans ce petit coin du sud de la région parisienne et y ont posé leur caravane qui ne bouge plus. Pourquoi ce coin là ? Nous allions bientôt le découvrir.

Après nous être longtemps égarés au milieu des chemins, des chiens, et des caravanes, sans lumière – les bords de forêt n’étaient pas éclairés- nous avons trouvé Raymond Gurême. Il nous attendait assis sur le perron du petit chalet en pilotis de son gendre, sous une ampoule jaune qui éclairait son petit chapeau dans la nuit, au milieu d’un nuage fumée produit par la petite cigarette de tabac fumée qui ne quitterait pas son bec de la soirée.

« Nous avons choisir le jour où avait eu lieu l’histoire de la révolte du « camp des familles tziganes d’Auschwitz » que nous avait raconté Hugo Hollenreiher, le 16 mai, nous avons fabriqué une scène, nous l’avons posé devant la grande basilique de Saint-Denis, dans le nord de Paris »

D’abord il nous a montré du doigt une colline dans la nuit au-dessus de la forêt et nous a dit : vous voyez là-haut la masse noire ? C’est la haut que j’ai été enfermé pendant la guerre dans le camp de concentration de Lynas Montheléy avec ma famille, j’avais 14 ans. 

Des années après il était revenu s’installer et derrière lui toute sa famille et sa communauté en bas du lieu qui avait été celui de leur souffrance ? Pourquoi, jusqu’à sa tombe, paix à son âme, il n’a jamais su le dire. 

Reste que ce soir-là, jusque tard dans la nuit, il nous a raconté l’histoire de toute sa vie. Les malheurs, les combats, la résistance, l’amour, les drôleries. J’ai le souvenir encore d’avoir vu cette nuit en immense film d’aventure dont le héros réel était assis devant moi : un homme immense de courage et d’amour en dépit de ce qu’il était de petite taille, et abîmé physiquement par la vie. Comment autant de force vitale pouvait être contenu dans un si petit corps ? C’est une question que je me pose encore aujourd’hui. 

Reste que nous avions notre histoire et nous avions notre homme. 

Nous avons choisir le jour où avait eu lieu l’histoire de la révolte du « camp des familles tziganes d’Auschwitz » que nous avait raconté Hugo Hollenreiher, le 16 mai, nous avons fabriqué une scène, nous l’avons posé devant la grande basilique de Saint-Denis, dans le nord de Paris, le lieu où comme je l’ai dit plus tôt il est mentionné que les roms, les manouches, les sintés ont éé mentionnés pour la première dans l’histoire de France, et sur la scène nous avons mis Raymond Gurême et son histoire. C’était le 16 mai 2010 : nous avions créé le 1er romani resistance day.

« Nous avions commencé à utiliser l’histoire, nos histoires, pour créer le pouvoir dont nous avions besoin pour obtenir le changement que nous cherchons et donner le courage aux nôtres de passer à l’action »

Et nous l’avons fait avec les seuls ressources que nous et les gens autour de nous avions. 

Nous avions commencé à utiliser l’histoire, nos histoires, pour créer le pouvoir dont nous avions besoin pour obtenir le changement que nous cherchons et donner le courage aux notres de passer à l’action. 

Puis les mois et les années d’après nous avons propagé cette histoire, comme la bonne parole ou la bonne nouvelle, auprès de nos amis en France et dans les autres pays,

 

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 (La suite dans le prochain épisode….)

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